Film : 1917 de Sam Mendes

D’après un scénario original de Sam Mendes (tiré des anecdotes de grand-père Mendes) 

LE SPECTRE DE L’INCONNU : AVANCER OU RECULER, QUEL EST LE PIRE ?

« J’espérais que ce serait une bonne journée. L’espoir, c’est dangereux. »

1917 de Sam Mendes

Bon, les gens, arrêtez de préparer les Oscars, je peux déjà vous annoncer qui va gagner le grand trophée tout doré du meilleur film. 1917, on en parlera encore dans 50 ans.

Sam Mendes a réussi là où Christopher Nolan s’était un peu cassé les dents, avec Dunkerque.

Deux excellentes raisons à cela :

  • 1917 est un film de guerre et surtout un thriller captivant, plein de tension nerveuse de bout en bout, sans jamais tomber dans le registre du gore. Même les morts sont esthétiques. C’en est presque bizarre…
  • Le film est réalisé majoritairement en plan-séquence, ce qui est une prouesse technique. Le tout avec une photographie impeccable et un soin des détails assez bluffant. Sam Mendes n’est pas le premier à procéder de la sorte, mais le moins qu’on puisse dire, c’est que 1917 est une petite merveille.

Je pense d’ailleurs que ce film nécessiterait plusieurs visionnages, tant il est chargé en informations. Difficile de tout saisir en ne le voyant qu’une seule fois.

Bref… 1917, c’est quoi ? Encore un documentaire sur la Grande Guerre ?

Pas vraiment, mais quand même un peu.

1917, c’est l’histoire de deux braves gars anglais, Schofield et Blake, portés à l’écran par Georges MacKay et Dean-Charles Chapman.

« Bon alors, entre deux tranches de pain beurrées, tu introduis le jambon… »

Pour une meilleure compréhension du pitch, je me permets de les nommer Poilu n°1 et Poilu n°2. Honnêtement, dans une boucherie telle que le no man’s land, une fois couvert de boue et de sang, ils se ressemblent tous.

Vous remarquerez toutefois qu’au commencement, Poilu n°1 et n°2 sont étonnamment glabres et propres sur eux. On voit qu’ils sont passés chez le coiffeur/barbier/moustachier juste avant la première séquence du film. Ce sont deux bleus concevant encore l’armée comme une cantine géante.

« Blake, choisissez un homme, prenez votre paquetage. »

1917 de Sam Mendes

Poilu n°1 et Poilu n°2, donc, s’en vont gaiement en mission, tout en mâchouillant une herbe folle et en causant sandwich. Une fois au poste de commandement, mauvaise nouvelle : ils vont devoir porter une lettre à une autre compagnie de soldats à quelques kilomètres de là. S’ils ne le font pas, 1 600 hommes vont mourir. Le temps est compté et c’est bien triste.

Deuxième mauvaise nouvelle : pour jouer aux super facteurs, ils vont devoir évidemment passer en territoire ennemi. À deux et sans trop s’encombrer d’arme. Ben oui, s’ils veulent être discrets…

Là, Poilu n°2 suggère sérieusement à Poilu n°1 la désertion.

Mais troisième mauvaise nouvelle : le frère de Poilu n°1 est dans le lot de 1 600 futurs cadavres. Pas question de l’y laisser. Quand il faut y aller, faut y aller ! Si ça, ce n’est pas de l’enjeu dramatique…

« Ça ne peut se terminer que d’une seule façon. Au dernier survivant. » 

1917 de Sam Mendes

1917 est donc le récit de leur voyage suicidaire vers l’inconnu. Je crois qu’au départ, personne ne parierait dix shillings sur eux. (Même ceux qui n’ont pas dix shillings.)

La caméra est le troisième homme qui accompagne le binôme dans leur folle traversée. (Une pensée pour les caméramans qui ont dû morfler sur le tournage à se farcir des centaines de mètres avec leur équipement dans des tranchées étroites bondées de figurants…) Très proche, parfois, elle les effleure presque. Le rendu est très immersif, le spectateur se situe au cœur de l’action. On est avec eux.

« Tous ensemble, tous ensemble, hey ! »

Si on parle de guerre, et donc de mort… On ne peut enlever à ce film une certaine poésie.

On y déniche notamment :

  • Des références à Rimbaud et à son Dormeur du Val,
  • Des citations de Rudyard Kipling et d’Edward Lear, deux écrivains britanniques, qui franchement sont belles à en pleurer. 
  • Il paraitrait même que certaines scènes évoquent l’Enfer de Dante

On y trouve aussi une superbe interprétation de The Wayfaring Stranger, chant traditionnel racontant l’histoire d’une âme égarée sur le chemin de la vie et cherchant à rentrer chez elle.

Tout en douceur, les paroles collent au récit comme un rat à un sac de bouffe.

La BO, d’ailleurs, renforce utilement l’action. Ce n’est pas pour rien que ce film est également nommé aux Oscars dans la catégorie de la meilleure musique.

Niveau allégorie, j’ai été très sensible à la séquence « verger de cerisiers ». Poilu n°1, qui s’y connaît en matière de fruitiers, déplore de voir tant d’arbres en fleurs, abattus par les allemands. (Oui, même les arbres. Les vaches, ok, on s’y attendait un peu. Mais tuer des arbres ? Quelle drôle de guerre !)

« Hé mais pourquoi t’as pris la porte ? Il y a un trou, là. »

Poilu n°2 lui demande, innocemment : « et tous ces cerisiers… Sont-ils fichus ? ». Poilu n°1 lui répond en substance : « Ben non. Les noyaux vont repousser. Au final, il y aura plus d’arbres qu’avant. »

Cette scène au demeurant anodine ne l’est pas. Évidemment, si les deux hommes parlent de queue de cerise… le spectateur peut discerner entre les mots l’évocation des jeunesses fauchées à la guerre… et dont le combat sera l’héritage des générations futures, toujours plus nombreuses à se dresser contre l’ennemi, quel qu’il soit.

Ce n’est pas la seule conversation à double sens que nos deux gus tiennent.

Plus tard, lorsque Poilu n°2 récitera les vers d’Edward Lear sur les Jumblies, lui va penser aux joyeux microscopiques aventuriers traversant mers et océans dans une passoire. Nous, nous y voyons le non-sens de cette jeunesse envoyée au front sans chance de survie.

Le film entier est construit sur ce principe. Il y a ce qui est dit, ce qu’on entend, et ce qu’on interprète avec le recul.

Quelques points négatifs cependant m’ont chiffonné. (Il faut bien que j’en trouve un peu, j’ai une réputation à tenir…) Pourquoi dans ce film, les Anglais sont-ils systématiquement les gentils et les Allemands traitres et méchants ? Pourquoi la femme française et le soldat anglais se comprennent-ils parfaitement ? Pourquoi l’éternel cliché rivière-gros bruit sourd-cascade ? Pourquoi ces quelques — je suppose — modernismes qui font sourire, mais quand même…

Moi, je ne m’attendais pas à voir Poilu n°1 brailler un « Dans ton cul, lieutenant ! ». (sic)

Un siècle plus tôt, ou un siècle plus tard, à croire que les expressions ne changent pas… J’ose espérer un vice de traduction, dans la VF par rapport à la VO…

 « Wesh mon ouilup, on se fait un octogone ? »

(Non, ça, ça n’est pas dans le film, ne cherchez pas. Je divague.)

« Un soleil rouge se lève. Beaucoup de sang a du couler cette nuit »

Causons monstres, maintenant.

1917 parle de la guerre, mais ce n’est pas le réel fond du sujet. (Si, mais pas que.) L’intrigue aurait très bien pu être transposée à un autre contexte. Un coursier qui franchit une zone de non-droit…

Cela aurait pu être une histoire autour du Mur de Berlin. Ou aux USA, tout près du Mexique. Entre les deux Corées peut-être ? Ou encore à l’est de la Turquie. (Ce ne sont pas les frontières qui manquent sur notre planète…)

Il aurait pu s’agir d’un film de science-fiction, se déroulant dans le futur… Ou des explorateurs, traversant de redoutables océans remplis de bestioles mythologiques.

Voilà pourquoi le monstre de cette histoire est… le spectre de l’inconnu.

Nos deux gus ont peur, ils se retrouvent bloqués dans des situations affreuses où ils n’osent plus vraiment avancer ni reculer, et encore moins rester sur place. D’où va venir le péril ? Que faire ? Là repose la réelle question !

Quand on y pense, ce sont les fondamentaux des films d’horreur et du jump scare.

Le jump scare, si vous ignorez le terme, ce sont les séquences qui font sursauter. Souvent, on expérimente une montée progressive de la tension avec une musique d’ambiance, de plus en plus oppressante. Le protagoniste se doute qu’il va se passer quelque chose, mais impossible de savoir d’où va surgir le danger. Et puis à un moment donné, image brutale et son fort. Et hop, surprise ! Tout le monde flippe.

1917 utilise à quelques reprises ce système, puisque tout se base sur l’exploration de l’inconnu et que nous sommes très proches des héros. (Souvenez-vous, la caméra est le troisième homme avec eux…) La scène la plus évocatrice est celle du gros rat dans le cellier. (Mais je ne vous dirais pas pourquoi.) D’autrefois cependant, l’ennemi apparaît dans le champ de la caméra, bien visible et bien hostile, alors que le héros ne l’a pas encore vu. Cette seconde technique tout aussi redoutable est chère à Hitchcock : c’est le suspense.

Le spectre de l’inconnu, tous les non-aventuriers dans l’âme l’ont déjà rencontré. Il est très contemporain et fonctionne très bien sur nous, y compris dans notre quotidien. 

Par exemple, Fort Boyard et ses jarres, dans lesquelles il fallait plonger une patte timide, sans savoir ce qu’on allait trouver dedans. Les séries TV comme « rendez-vous en terre inconnue »… Même récemment à la télé, dans « la chanson secrète » (ne me demandez pas comment je suis tombé sur cette émission s’il vous plaît) j’ai remarqué qu’ils utilisaient le spectre de l’inconnu, pour déstabiliser les invités.

« Madame, vous allez attendre là dans le noir… Durant dix longues minutes… Et vous allez avoir une surprise incroyable… »

Coucou, le spectre de l’inconnu !

Certains aiment, d’autres non.

Quoi qu’il en soit, c’est un monstre très efficace et qui ne se démodera pas demain. Ajoutez à ça un fort enjeu dramatique comme dans 1917 et vous tenez une bonne histoire.

« Hé, attention… Photobomb ! Ah non, bombe tout court, en fait. »

Nombreux sont les films et livres qui usent du spectre de l’inconnu. Tous ne sont pas horrifiques, loin de là. C’est d’ailleurs le cas du Hobbit de Tolkien narrant l’expédition d’un jeune hobbit ne voulant surtout pas sortir de son trou :

« Nous sommes des gens simples et tranquilles, et nous n’avons que faire d’aventures. Ce ne sont que de vilaines choses, des sources d’ennuis et de désagréments ! Elles vous mettent en retard pour le dîner ! Je ne vois vraiment pas le plaisir que l’on peut y trouver. »

Et évidemment, de son adaptation cinématographique en trois volets commençant par le Hobbit, un voyage inattendu.

Plus récemment, vous avez le film Alpha, racontant le périple initiatique follement périlleux d’un homme des cavernes tombé d’une falaise.

Ou l’African Queen, la descente d’une rivière dangereuse dans un rafiot pour échapper à l’ennemi.

 Sur un autre continent et dans un climat western, vous avez La Rivière sans retour, avec Robert Mitchum et Marylin Monroe. (Ouh, fuyons les indiens ! Ouh !)

Et puis encore… La Vie rêvée de Walter Mitty aborde le thème du grand saut vers l’inconnu. (« Ground Control to Major Tom… », oui, la chanson de Bowie.) Dans la vie comme en amour, tout est une question de courage.

Et évidemment… Jumanji, franchise à succès, fonctionne sur le même ressort. Oui, oui. C’est une comédie d’aventure. On est très loin de 1917, et pourtant !

Le principe de base est toujours le suivant : ne pas pouvoir revenir en arrière ; craindre d’aller en avant.

L’autre caractéristique de 1917 est son faux plan-séquence interminable, qui dure quasiment du début à la fin. Le réalisateur, Monsieur Mendes, a indiqué qu’en réalité, il y aurait quarante ou cinquante prises différentes assemblées pour n’en paraitre qu’une. À vous de vous amuser à trouver les raccords.    

Si vous aimez les plans-séquences, j’ai envie de vous donner quelques noms de films employant le même procédé. Dans l’Aurore de Murnau (millésime 1927), vous pourrez voir le tout premier plan-séquence de l’histoire du cinéma. Le plus célèbre est cependant La Corde d’Hitchcock, qui laisse penser que tout n’est qu’une unique scène. La Soif du Mal d’Orson Welles également, dans son introduction, est ultra connu.

Aujourd’hui, cette technique est bien au point, de sorte que beaucoup l’utilisent pour des passages de quelques minutes. Des productions « one shoot » comme 1917 demeurent assez exceptionnelles. En 2014 est sorti l’inoubliable Birdman qui oh tiens… Il a eu plein d’oscars aussi !

Si ça, c’est pas un signe !

Bon, je ne peux pas terminer cet article sans mentionner quelques « spécial 1917 ».

Sur la même époque, vous avez Cheval de Guerre, la Grande Illusion, les Sentiers de la gloire

Rayon livre, des classiques : Paroles de poilus ou à l’ouest rien de nouveau.  

Cependant, je maintiens, 1917 n’est pas un film de guerre !

(Si, mais pas que.)

Allez le voir aussi si vous aimez les thrillers… et les rats.

L’un ou l’autre, en tout cas, vous ne regretterez pas.

Sources : Wikipédia, Allociné et un chouette article trouvé sur Le suricate magazine

14 commentaires sur « Film : 1917 de Sam Mendes »

  1. Super analyse de ce film ! Oui , il y a quelques maladresses, j’ai noté un peu les mêmes. Mais il réussit quand même le tour de force d’être à la fois techniquement magistral, subtil et intelligent. On ne sait même pas trop de quel genre il s’agit, et c’est une prouesse pour une si grosse machine. Je l’ai vraiment aimé, et je ne m’y attendais pas du tout !
    « The Wayfaring Stranger, chant traditionnel racontant l’histoire d’une âme égarée sur le chemin de la vie », j’ai pas réussi à retenir mes larmes sur cette chanson, bordel, le réal sait y faire !!!
    Belle journée 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Ahah, elle prend carrément aux tripes, cette chanson. Elle est d’autant plus puissante qu’au début, on pense à une musique en off, genre bo classique d’ambiance, avant de réaliser que la chanson est en in, chantée en direct par un soldat caché à la caméra. ^^ Les choix de mise en scène/réalisation sont excellents.

      Par contre, pour le subtil et intelligent, le coup de la cascade, j’ai trouvé ça… comment dire… :p C’est un ajout de je ne sais qui pour rendre l’histoire plus dramatique. Il n’y a ni rapides, ni cascade à Ecoust, en réalité. Même pas une ptite rivière avec des canards. C’est là où le film perd toute crédibilité historique et redevient une superprod du cinéma.

      Aimé par 1 personne

      1. Oui surtout que je me disais que des cascades dans ce coin de France, y’en a pas masse ! Haha ! Je suis d’accord que ça c’est dommage pour la crédibilité. Mais peut être que son grand ^père Alfred qui a raconté ses souvenirs n’avait plus toute sa tête et qu’on entre un peu dans ses souvenirs et son imaginaire … ?

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  2. Au fait, j’ai oublié de rebondir sur la chanson The Wayfaring Stranger que j’adore.
    Connais tu cette version :https://youtu.be/-LprqBP0JTw
    Que j’adore aussi et qui est issue d’un film, Alabama Monroe, que – devine ?-j’adooore aussi ;)?
    Bref, la chanson comme le film sont tops (et d’ailleurs, si tu regardes le film, ça pourra te donner l’occasion de parler d’un autre monstre… ^^).

    Aimé par 1 personne

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