Reims Polar 2025 #01 – Little Jaffna de Lawrence Valin

Et c’est reparti pour notre rendez-vous de printemps ! Le Reims Polar commence comme un poisson d’avril cette année, coïncidant avec le début du mois et le soleil. (Ce qui est la meilleure blague de la semaine. Il fait beau à Reims ? Ah bon ?)

Oui, il fait beau, mais il y a du vent, et ce dernier est froid. (Remarquez qu’après une heure de file d’attente, le sujet a été longuement débattu)

Pour cette cinquième édition, la cérémonie d’ouverture a commencé loin des salles. Même en arrivant longtemps en avance, l’affluence fait que désormais, l’accès à la grande salle en présence du gratin et des invités, est limitée à quelques chanceux. Je n’ai donc pas pu voir Bruno Podalydès faire ses tours de magie. Dommage.

A 19h20 sans avoir pu avancer de plus de dix mètres, bien obligé de faire le deuil de la présentation officielle de 19h00, et de se réorienter vers la seconde séance de 20h00, au cours de laquelle le film d’ouverture est une nouvelle fois projeté.

Des personnes mécontentes râlent fort (et ce d’autant plus qu’elles ont payé une place pour une cérémonie d’ouverture qu’elles n’ont pas pu voir, faute de places…) On commente pendant ce temps l’organisation, le manque de communication regrettable qui va nuire à l’image de l’évènement, et c’est bien dommage, parce que hormis ça, Reims Polar est un très beau moment. Heureusement, nous patientons en compagnie de la carotte géante du nouveau restaurant MangezDesLaituesEnAnglais, qui vient raviver les sourires dans sa folle promotion. Vous avez déjà vu une carotte géante ? Nous, oui.

Dès fois que quelqu’un se demande comment ça se passe, la séance de 20h00, je peux vous le raconter.

Déjà, c’est le rendez-vous des cinéphiles recalés : l’état d’esprit est plutôt passionné et sympa. Ça parle de festival et de cinéma. Chacun communique sur ses bons plans. Ici ou ailleurs. Moins d’accrédités, moins de journalistes, une croix sur la présence des membres du jury, mais cependant, une attention particulière nous est réservée par le festival pour faire en sorte que cette seconde cérémonie d’ouverture ne soit pas moins marquante que l’officielle.

Une représentante de la ville de Reims reprend sans doute mot pour mot le discours (très long et très enthousiaste, globalement bien écrit) du Maire resté dans la grande salle. Puis la directrice du festival vient également nous dire deux mots. Ensuite de quoi, le réalisateur du jour, Lawrence Valin, vient nous enchanter de sa présence et nous mettre dans l’ambiance de son film.

Little Jaffna. Un très bon cru de la compétition officielle, parfait pour ce lancement.

Little Jaffna de Lawrence Valin

De quoi ça parle ?

Du Sri Lanka, de la communauté tamoule, et de terrorisme – encore que cela dépende des points de vue -. L’enjeu du film est de nous présenter les répercussions de la guerre civile sur les expatriés tamouls, et notamment, dans ce récit fictionnel, de ceux qui ont atterri à Paris.

Un contexte bien sérieux pour un film polar non moins tendu.

Il est difficile de parler de ce film passionnant en la faisant courte, mais en gros : un flic tamoul, fils de kamikaze et en quête d’intégration à son nouveau pays – au drapeau camembert, coq et baguette -, va infiltrer la communauté tamoule parisienne qui continue d’alimenter en argent et en moyens les indépendantistes tamouls au Sri Lanka, ce afin de poursuivre la guerre civile et obtenir la création d’un nouvel état dans le nord de l’île.

Il s’agit d’un déchirement intérieur entre une appartenance communautaire, des racines, des traditions, et des convictions morales qui diffèrent, parfois, mais pas toujours. Être flic infiltré, cela veut dire se faire des amis, apprendre à connaître les gens, à les aimer et ensuite, les trahir.

Pourquoi voir ce film ?

Les histoires de guerres civiles sont toujours très tristes, d’autant plus lorsqu’elles nous touchent. Le monde contemporain semble parfois n’être composé que de haine et de conflits armés. Avec une histoire pareille, je pense forcément à ce qui s’est passé en Irlande du Nord, mais également au conflit qui a pu toucher l’Inde et le Pakistan.

L’ancrage géopolitique est le point fort du film, qui met en lumière quelque chose que l’on connait peu, ou pas, de l’histoire du monde, et en la rapportant dans un Paris qu’on a l’impression de connaître, tout en ne pouvant le resituer. Sachant que le réalisateur, Lawrence Valin, est lui-même issu de la communauté tamoule, et interprète le rôle principal du film.

Cela m’a d’ailleurs mis un peu mal à l’aise, car lorsqu’on découvre une histoire présentée comme contenant un fond réaliste, on en vient à douter de tout. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux, dans ce récit qui est, au demeurant, fictif ? La communauté tamoule ressemble-t-elle à ce qui est représenté à l’écran ? Quel message le réalisateur souhaite-t-il faire passer ? Cela a bien brouillé les pistes, dans la mesure où les personnages du film sont presque tous antipathiques, durs, avec des moments de grâce on ne peut plus éphémères. On parle de mafia, de gangs, de racket organisé (sous forme de quête patriotique), de trafic d’êtres humains, tout de même. On parle de gens qui se tapent dessus entre amis et n’ont pas peur de la mort, avec toujours autour du cou, leur capsule de cyanure. Les Tamouls du film se méfient et rejettent la société française tout comme ils refusent de renoncer à leur guerre d’indépendance, ils continuent à manger avec les doigts et refusent de parler aux « Babtous ».

Le protagoniste du film – interprété par le réalisateur himself – se place souvent en position d’observateur. Il témoigne, il rapporte les faits, sans y participer directement, et en entretenant un flou sur ses convictions, comme s’il s’agissait de ne blesser personne. Voir, mais ne pas être observé ou observable. Ne pas se laisser deviner. Pokerface. Voilà le mot d’ordre. Étrange, d’ailleurs, pour un personnage principal, hautement reconnaissable par son visage atypique blanc et noir, souvent filmé en gros plan.

Côté tension nerveuse, le polar fait nettement le job. Des particularités de la culture tamoule dépendent directement les possibilités de progression de la mission d’infiltration, de sorte qu’il est difficile pour le spectateur d’anticiper l’intrigue sans risque de se tromper. C’est ce qui fait l’originalité du récit, on ne peut pas miser sur ce que l’on connaît déjà des films de gangs, on doit s’adapter à de nouveaux codes, réapprendre le concept polar en même temps que l’on découvre cette culture nouvelle.

J’ai en tête l’exemple d’une scène de torture d’une violence éblouissante sur les toits de Paris, en plein air, à la vue de tous. On a tous quelque part dans un coin de l’esprit des images clichées des tortures façon faction secrète, dans des caves ou des cellules, avec des seaux d’eau, des bistouris, des trucs électriques, bref, du matériel sophistiqué, et des tortionnaires méticuleux ou sadiques. Dans Little Jaffna, tout juste si on ne voyait pas la tour Eiffel derrière. L’horreur respirait l’air frais et se berçait de soleil. La mise en scène de cette séquence, pour mon imaginaire et moi, c’était une première.

Par moment, Lawrence Valin a des éclats de génie dans sa manière de rapporter une scène, un détail, un frisson. (Si des gens ont entendu crier hier soir, je confirme que ça venait bien des spectateurs de la salle 10)

Je me suis parfois demandé si ce film n’aurait pas eu davantage sa place dans la catégorie Sang Neuf, qui vient soutenir les réalisateurs qui apportent un nouveau regard sur le genre polar, tant Little Jaffna me paraissait dépoussiérant. Mais sa sélection parmi la sélection officielle vient louer sa qualité.

Je ne vais pas jouer les affiches du métro parisien (2 janvier : « un des meilleurs de l’année ! ») c’est le premier film du festival présenté. Il est trop tôt pour jouer des pronostics.

Mais en tout cas, belle réussite.

Si ça vous intéresse, le dossier de presse du film contient une très chouette interview de Lawrence Valin. Et si ça vous intéresse encore plus, le film sort en salle le 30 avril prochain.

A bientôt pour le deuxième film du Reims Polar 2025 !

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