Reims Polar 2026 #04 – Winter of the Crow de Kasia Adamik

J’ai hésité à le chroniquer, car à la sortie de la salle, je ne savais vraiment pas quoi en penser. (Et ce, alors que pour une fois, la réalisatrice Kasia Adamik nous invite à venir la rencontrer pour en parler, ahah, ironie…). Une nuit de sommeil plus tard, j’y ai beaucoup réfléchi. Je n’en suis pas beaucoup plus avancé, mais c’est un bon film, et je vais essayer tout de même de le raconter.

Ce qui m’a perturbé avec Winter of the Crow, c’est qu’il s’agit d’une démonstration, plus que d’un divertissement. Film historique, sous-genre espionnage, ambiance URSS/guerre froide, il nous expose un fait réel : l’instauration de la loi martiale en République Populaire de Pologne, le 13 décembre 1981.

Cette époque sombre, vous pouvez la retrouver décrite dans cet article wikipédia.

Si vous avez la flemme de lire, je vous le résume : En 1981, la République Populaire de Pologne allait mal. Il y avait eu quelque temps plus tôt les effets du choc pétrolier, tout manquait, la vie était chère, les gens étaient pauvres, le gouvernement communiste pro Lénine au pouvoir ne s’en sortait pas. En face de lui, un groupement de syndicats de différentes branches nommé Solidarité gagnait en force et en popularité. Il y avait plusieurs raisons pour le parti en place au pouvoir de s’inquiéter, mais la principale était sans doute que lors de l’été précédent, la Pologne avait été secouée par de violentes grèves industrielles, à tel point que le gouvernement avait été contraint de céder aux revendications des salariés (l’accord de Gdańsk). Je vous passe les détails sur la pression à l’internationale, l’intervention du pape Jean Paul II (qui est polonais.) Mais c’est suite à la signature de cet accord que le parti Solidarité a été créé, et en quelques mois 10 millions de Polonais y ont adhéré, ce qui représentait pas moins d’un tiers de la population nationale… et surtout plus de trois fois le nombre d’adhérents au parti politique au pouvoir.

Craignant de perdre le contrôle, le parti communiste gouvernant a donc sorti brusquement un décret déclarant l’état de siège, a mis en place un « conseil militaire de salut national », dont les décisions primaient sur celles du parlement. Le parti Solidarité a été interdit du jour au lendemain, et ses partisans ont été arrêtés, emprisonnés, ou même tués. Et bien sûr, une censure très importante a été instaurée, afin de réduire le peuple au silence.

Aussi, comment avoir un avis ? Ce film n’est pas pour autant un documentaire, mais une illustration, un docufiction de ce qui a pu être vécu, là-bas, au moment de l’effondrement général du pays, quelques semaines avant Noël… Je n’ai pas su si je devais me concentrer sur l’aspect reconstitution historique (qui franchement faisait froid dans le dos, et pas seulement à cause de la neige et de la toque de notre protagoniste, détail vestimentaire qui trahissait toute son occidentalisation), ou sur le fil conducteur de l’intrigue, qui se déroule de manière magistrale.

Il faut dire que notre héroïne est prof’ venue à Varsovie pour une conférence. Mais ce sont les spectateurs qui se prennent une leçon d’Histoire, avec toujours un arrière-goût de « on en est sorti, mais on pourrait vite y revenir ».

Affiche du film Winter of the Crow de Kasia Adamik, présenté au Reims Polar 2026
Winter of the Crow de Kasia Adamik

De quoi ça parle ?

Ahah, cette affiche représente TELLEMENT bien le film…

C’est l’histoire d’une professeur dont la discipline de prédilection est la psychiatrie, et son sujet de recherche, la schizophrénie. (du grec « skhizein » = fendre et « phrên » = esprit, esprit fendu).

Une jeune étudiante polonaise décide de l’inviter à une série de conférences, rappelant combien la Pologne a besoin de progresser sur le traitement de la schizophrénie.

Évidemment, ici, on ne parle plus tant de la pathologie, que de la fissure du pays, entre sa population et son gouvernement, ou encore entre son occidentalisation progressive versus son héritage soviétique. On connaît l’histoire de Berlin est. On connaît moins celle de Varsovie.

Notre professeur émérite – très nombriliste – était à des lieux d’imaginer qu’elle se retrouverait tout à coup bloquée, entre deux conférences très importantes pour sa carrière, avec des chars dans les rues, un couvre-feu, et tous les aéroports fermés.

Plongée dans une ville dont les immeubles représentent les murs d’un labyrinthe, elle va tenter de s’évader de ce cauchemar pour repartir dans son pays.

Seulement, il y a une autre variable à prendre en compte. Notre professeur psychiatre souffre elle aussi de troubles mentaux (on n’est jamais mieux servi que par soi-même), et s’aide – pour mieux distinguer la réalité – d’un appareil photo polaroïd, qui lui permet de voir instantanément et objectivement ce qui se trouve autour d’elle.

Une méthode de soin, pour se connecter à ce qui l’entoure, nous explique-t-elle. Cet appareil photo va lui permettre de se décentrer d’elle-même et de mieux voir à quoi ressemble la Pologne au temps de la répression.

Naturellement, ses photographies deviennent très vite dérangeantes… Elle, peut franchir les frontières et rentrer chez elle… mais pas la vérité.

Pourquoi voir ce film ?

Déjà, pour tous les amateurs de film de type historique/guerre froide/espionnage, c’est une bonne pioche. Pour tous ceux qui ont envie de frissonner en découvrant ce qu’est concrètement la loi martiale.

Pour ceux qui aiment les histoires complexes pouvant mêler plusieurs niveaux de compréhension, celle-ci est bien chiadée.

Pour ceux qui aiment enfin les histoires de labyrinthes, de course-poursuite, et les récits cauchemardeux à la sauce Lynch.

Forcément, pour ceux qui aiment dénoncer les violences systémiques, les appels à la liberté d’expression, et même, à la liberté tout court.

La réalisatrice, qui était présente lors de la projection, nous a dit que ce film était aussi, à son sens, un anti-polar, dans sa conception, puisqu’il échappe aux codes du genre.

Je ne sais pas exactement pourquoi elle a dit cela, mais il est vrai qu’on est à l’inverse d’une intrigue dans laquelle des policiers cherchent à arrêter des criminels. Cette fois, nous suivons le point de vue d’innocents combattant la milice.

Une récompense à venir pour ce film qui fait partie de la compétition ?

C’est bien possible ! Bon, je ne cache pas que le film a un rythme lent et que ça baillait un peu à la sortie de la séance du soir… Mais n’empêche. Il est perturbant durablement, et c’est une qualité requise pour tout bon film.

A bientôt pour le cinquième film du Reims Polar 2026 !

Retrouvez les précédentes chroniques du Reims Polar 2026 :

#01 La Corde au Cou de Gus Van Sant

#02 Red Code Blue de Oskars Rupenheits

#03 The Last Viking d’Anders Thomas Jensen

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