Film : En Eaux troubles (The Meg) de Jon Turteltaub

D’après le roman Meg : A Novel of Deep Terror de Steve Alten

Sous l’océan : les monstres des profondeurs

Dès qu’on commence à me parler d’abysses et de faille sous-marine inexplorée, j’ai toujours une image mi-Atlantide, mi-Aquaman, mi-Disney, qui bulle dans mon esprit.

C’est trash, les tritons qui dansent accompagnés d’une chorale de crabes.

Mais rien de tel dans The Meg (que de grands malins ont décidé de franciser « En Eaux troubles », personne ne sait pourquoi, parce que le titre original était très bien.)

Dans The Meg, on nage, certes, mais à toute vitesse afin d’échapper à un énorme prédateur. Film d’action classé parfois SF, il s’agit d’une superproduction destinée à vous hérisser les poils, même si en pratique, les moments de tension tombent un peu à l’eau.

Le pitch :

Séquence introductive : le trauma du personnage principal.

Un type, lors d’un sauvetage qui a mal tourné, a dû sacrifier certains de ses amis. À 10 000 mètres de profondeur, il est persuadé d’avoir vu « la bête » qui serait responsable de la destruction du submersible. Malheureusement pour lui, personne ne le croit. Il décide donc de quitter son job et de passer le restant de son existence à se noyer dans de l’alcool bon marché en Thaïlande. Requiem for a sailor.

Acte 1 :

Les années s’écoulent sans un bruit, jusqu’au jour où l’ex-chérie du type de départ va se retrouver coincée à 11 000 mètres sous la mer… Une bande de scientifiques va venir faire dessaouler de toute urgence notre héros pour le balancer illico dans un sous-marin bizarre nommé Capitaine Bubulle.

Manque de bol… Bien qu’immédiatement opérationnel, il n’arrive pas à sauver toute l’équipe. Ce mec n’a pas fini de déprimer.  

Acte 2 : 

MAIS, en allant tout en bas remonter madame, notre type a réveillé autre chose qui va le suivre à la surface. « La bête » — que l’on identifie rapidement sous le terme de mégalodon préhistorique que tout le monde pensait disparu, mais en fait non — est d’humeur plutôt mauvaise. Elle décide de bouffer les scientifiques. (Mais au moins on croit notre alcoolique, maintenant. Si ça se trouve, les éléphants roses existent.)

Acte 3 :

Alors qu’on commence à ne plus avoir assez de doigts pour dénombrer les morts, le mégalodon va aller se faire un apéro sans respect des gestes barrières sur une plage bondée de bouées colorées.

Qui du traumatisé de départ ou de la grosse bête aura le dernier mot ?

« Cette créature est là quelque part, il faut la trouver et la tuer. »

En eaux troubles (The Meg) de Jon Turteltaub

L’histoire d’une histoire contrariée.

Avant d’aborder le fond et de multiplier les boutades sur les poissons, je voulais quand même vous parler un tout petit peu des aléas merdiques de la production de ce film.

Déjà, l’adaptation cinématographique du bouquin de Steve Alten devait se faire en 1997, vingt ans plus tôt… par Disney. Ce qui promettait quelque chose de certes mignon, mais d’assez éloigné de l’esprit « monstre marin affamé ». Deux scénaristes ont essayé d’en faire un projet palpitant, mais en vain, leurs tentatives restèrent molles comme un tentacule de calamar.

Et puis, Disney a vu que la Warner préparait un shark movie concurrent. (Peur bleue, si vous voulez tout savoir, en 1999) et n’a pas voulu se lancer dans un ouvrage qui serait sans cesse comparé à l’autre.  

Un rien frustré, notre Steve Alten a donc récupéré ses droits sur son histoire et a pondu lui-même le scénario que personne n’arrivait à écrire (tenace le gars !). Exit Disney qui ne se décidait pas, les droits ont été cédés à New Line Cinema.

Malgré tout, le texte est passé de main en main pendant dix ans sans que personne ne s’arrête dessus.

En 2008, New Line Cinema a fusionné avec la Warner, de sorte que les droits ont atterri chez le concurrent initial. (Ben oui, souvenez-vous, Peur bleue, 1999.)

En 2015, faux espoir : le scénario est remis au réalisateur Eli Roth, qui cependant abandonne le navire parce qu’il désirait un vrai film d’horreur interdit au moins de dix-huit, et non un film grand public.

La Warner, avec toujours le mégalodon sur les bras, a finalement désigné un réalisateur sur le projet, en la personne du courageux Jon Turteltaub.

Jon Turteltaub, si vous ne situez pas, c’est le réalisateur des Benjamin Gates, de l’Apprenti sorcier, Ninja kids ou de Rasta rockett. Il n’a pas fait que cela, bien sûr, mais ce sont les titres qui restent en vue sur son CV.

Ceci explique en partie pourquoi En Eaux troubles/The Meg demeure une production assez gentillette.

Malgré tout, Steve Alten a eu sa revanche… Le film est sorti en 2018, a connu un joli succès, et une suite nommée The Meg 2 est en cours d’élaboration.

La postérité du mégalodon est assurée.

 « Prend ça dans les dents sale bête ! »

En eaux troubles (The Meg) de Jon Turteltaub

Amour, nageoire et eau salée

L’autre deuxième raison pour laquelle ce film est gentillet, c’est qu’il se souhaite bienpensant et inclusif.

L’inclusivité est fondamentalement une bonne chose, bien sûr, mais au cinéma, ça nous fait toujours une tambouille un peu bizarre où les personnages mis en valeur colportent les clichés contre lesquels on voulait au demeurant lutter. Rares sont les bons films inclusifs, même s’il en existe.

Ici, nous avons donc notamment :

  • Le héros blanc de peau, courageux, solitaire et qui pourtant rafle le cœur de toutes les femmes qu’il croise.
  • Le scientifique principal est un vieux sage chinois.
  • Le milliardaire qui finance le projet est un Américain à grande gueule qui se balade avec une casquette de baseball en toutes circonstances.
  • Le personnage comique est noir.
  • Celui qui se fait seppuku est Japonais.
  • La personne la plus intelligente de la bande est une enfant de huit ans qui porte un serre-tête avec des oreilles de chat.

Je ne sais pas vous, mais moi, ça m’agace.

Il y a également une personne en situation d’obésité (spoil : il meurt parce que c’est un homme), une geekette certaine de son génie (spoil : elle survit, parce qu’au cinéma, on ne tue pas les femmes), et une seconde scientifique chinoise qui se met tout le temps en danger, de sorte que notre héros va devoir régulièrement aller la tirer du pétrin. (spoil : elle tombe amoureuse du héros.)

Rien de bien original, et rien qui ne fait avancer le schmilblick des causes sociales.

Ah si… Le côté bienpensant, j’oubliai.

Le film balance une jolie petite pique aux chasseurs de baleine, qui massacrent de si majestueux animaux sauvages. Et tacle enfin ceux qui pêchent les requins pour couper leurs ailerons avant de les rejeter à l’eau. (Bouh !)

J’attendais encore un discours sur « il faut sauver la grande barrière de corail », « le septième continent » et la « fonte des icebergs », mais non, ils se sont arrêtés là. Quel dommage…

Encore une fois, je n’ai rien contre l’inclusivité (bien au contraire), et je suis d’habitude pour le cinéma engagé. Mon petit cœur sensible bat pour la cause écologique, et je suis tout à fait pour dénoncer les scandales de notre époque.

Par contre, quand je vois un film de gros divertissement qui balance à la va vite des sujets médiatiques sans creuser la question et juste pour faire genre « voyez on en parle, on est dans le vent. », mes dents se mettent à grincer.

Ce film, à mon sens, pèche malgré ses bonnes intentions initiales.

Heureusement, il m’a permis de retrouver deux acteurs que j’apprécie, à savoir Masi Oka (Hiro dans la série Heroes) et Rainn Wilson (Dwight Schrute dans The Office US).

Je passe sur la présence de Jason Statham, qui comme à son habitude, nous fait du Jason Statham. (Pourtant, dans des films comme Homefront, je l’aime bien.)

« C’est le plus grand requin qui ait jamais existé. Un fossile vivant, une espèce que l’on pensait éteinte depuis plus de deux millions d’années… »

En eaux troubles (The Meg) de Jon Turteltaub

Un gros requin et de gros effets spéciaux

Je reconnais tout de même que ce blockbuster est un bon nanar, agréable à regarder, et très propre dans sa réalisation. Les images vous emportent, et on ne voit pas le temps passer.

Il s’agit du shark movie le plus coûteux jamais produit avec précisément un budget de 150 millions, quinze fois plus cher que Les Dents de la mer. Une partie a été tournée en pleine mer, une autre l’a été dans de gros réservoirs d’eau construits en Nouvelle-Zélande (pays décidément bien équipé en matière de studio de cinéma).

Un travail important a été fait en amont, que ce soit pour apprendre à l’équipe des acteurs, cascadeurs et figurants à nager dans des conditions difficiles, ou pour essayer de réaliser un mégalodon crédible qui diffère substantiellement des requins existants.

Le mégalodon est en effet une espèce disparue. (Éteinte, peut-être, disons que comme elle vit dans les profondeurs, personne n’a trop l’occasion d’aller vérifier s’il en reste quelques-uns. La légende de sa survie perdure…)

Le superviseur des effets spéciaux, Adrian de Wet, a indiqué au sujet de la conception du monstre : « Nous avons choisi une teinte brune irrégulière, pour lui donner de la texture. Le requin s’est battu avec pas mal d’autres animaux, si bien qu’on a rajouté des égratignures, des cicatrices, et sa nageoire dorsale comporte des trous et des traces de morsure. Il y a même quelques berniques qui ont fini par s’attacher au mégalodon au fil des années. »

Comme il est supposé mesurer 23 mètres de long, le mégalodon n’a jamais été construit en entier, seulement des bouts de tête ou de queue. Le reste est le fruit d’effets spéciaux numériques.

De toute façon, il existe un principe de base quand on utilise des monstres géants : on ne doit jamais les faire figurer totalement, au moins dans la première partie du film. Le processus est classique : on commence par repérer les traces du monstre. (La chèvre qui disparaît dans Jurassic park, des griffures et morsures sur les murs, des cadavres sur son sillage…) Puis on voit un gros morceau. (Une patte, un œil, une dent qui traine) et pour conclure en apothéose, vers la fin, on vous montre la bestiole en entier.

Notre énorme mégalodon fonctionne ainsi.

Au niveau des effets spéciaux, The Meg flirte enfin avec le genre de la science-fiction, en nous présentant une plateforme de recherche subaquatique dernier cri. (Avec des écrans d’ordi qui n’ont rien à envier à ceux de Minority report) Nous avons en outre droit à quelques « planeurs » sous-marins, qui auraient pu dans un tout autre contexte parcourir la galaxie Star wars.

En définitive, que l’on soit sous l’eau ou dans l’espace, nous retrouvons toujours les mêmes paysages martiens, des créatures hybrides mystérieuses et des véhicules high tech bien sympathiques.

« Ce que vous avez découvert est plus énorme que tout ce qu’on aurait pu imaginer. »

En eaux troubles (The Meg) de Jon Turteltaub

Parlons monstres

Si vous aimez les monstres aquatiques, je vous ai déjà parlé des requins par ici et des sirènes par là.

Aujourd’hui, je vais vous présenter le mégalodon non pas sous l’angle requin mangeur d’homme, mais comme représentant d’un autre genre de monstre particulier, à savoir : le monstre des profondeurs.

À noter que le mégalodon n’est pas le seul monstre de ce film (c’est peut-être pour cela finalement que nos traducteurs franchouillards ont opté pour le titre En Eaux troubles plutôt que de se réduire à un seul poisson.) Vous y trouverez parallèlement un calamar géant très cool et quelques poiscailles extraordinaires que vous n’avez jamais pu observer ailleurs, même sur Wikipédia.

L’idée était de concevoir sous la plus profonde faille océanique de notre planète une couche gazeuse traversable permettant de descendre encore plus bas et de découvrir un monde sauvage avec des espèces animales et végétales inédites. 

Je vous vois venir, cela rappelle également le spectre de l’inconnu que j’avais évoqué dans d’autres contextes. (On pourrait causer d’Avatar par exemple ou de King Kong, dans le genre « j’explore un nouvel univers terrifiant ») En réalité, l’important n’est pas tant l’animal que le danger qu’il peut représenter, puisqu’il n’a jamais côtoyé l’humain et peut soudain devenir agressif.

Dans le cas présent, il est animal : un mégalodon. Vous pourriez très bien en avoir des variantes… des cachalots (Moby Dick), des pieuvres (le kraken de Pirates des Caraïbes, Scylla dans l’Odyssée d’Homère), des léviathans, ou des chauves-souris, des rats…

Ou un monstre des profondeurs humanoïde : Le Fantôme de l’opéra, qui vit sous la ville de Paris et remonte en général pour tuer des gens avec son lasso magique, les gobelins sous la montagne ou Gollum… (Bilbo the Hobbit de Tolkien).

Le monstre des profondeurs peut être un phénomène naturel : un séisme comme dans San Andreas. Charybde, fille de Poséidon (de l’Odyssée d’Homère) qui se trouve être un tourbillon marin qui, trois fois par jour, engloutit et coule les navires.

Il pourrait s’agir aussi d’une espèce extraterrestre souterraine qui réapparaitrait à la surface, une armée de zombies sortant de l’obscurité, n’importe… 

Pour que le monstre des profondeurs devienne plus anxiogène que fascinant (parce qu’à la base, on éprouve quand même beaucoup de curiosité), on a besoin d’un personnage principal qui va se confronter à lui et pour lequel le spectateur/lecteur va devoir éprouver une forte empathie.

C’est pour cela qu’on se coltine ici le cliché du misérable divorcé devenu alcoolique, mais dans le fond, gentil, courageux et qui aime les enfants. Vous rencontrez aussi diverses créatures de type « oooh, trop mignon ! » : d’innocentes baleines, un chien tout riquiqui qui barbote dans l’eau, un gamin trop heureux d’être à la plage et que sa mère ne surveille pas.

Voilà comment on rend le monstre des profondeurs affreux. Il doit attaquer aveuglément (ou sciemment, c’est encore pire) tous les personnages gentils.

Notre monstre du jour est également un excellent outil pour provoquer dans le récit de l’ironie dramatique… mais cela est une autre histoire.

Si vous voulez d’autres monstres des profondeurs et monstres marins en tout genre, je vous invite à consulter le très chouette dossier réalisé par la Médiathèque de la Cité de la Mer de Cherbourg ici.

Sources : Allociné, Wikipédia, les photos sont copyright 2016 Warner Bros. Entertainment Inc. and RatPac-Dune Entertainment LLC ainsi que 2018 Warner Bros. Entertainment Inc. And Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. et 2018 Warner Bros. Entertainment Inc., Gravity Pictures Film Production Company, And Apelles Entertainment. (La Warner aime les copyright compliqués.) 

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