Film : Taken de Pierre Morel

D’après un scénario de Luc Besson, Robert Mark Kamen et Karl Gajdusek

Le monde des trafiquants : au cœur des réseaux de prostitution européens.

Certains films sont des malaimés.

En particulier les films d’action, dont les effets spéciaux viennent combler les lacunes du scénario. Tout comme les romans noirs ou de gare ont été longtemps haïs parce qu’ils étaient populaires avant d’être intellectuels… Quelques-uns finissent cependant à se démarquer, car ils ont un quelque chose de puissant, d’efficace et de tout simplement réussi.

C’est le cas de Taken de Pierre Morel, un excellent thriller français, détruit par les critiques à sa sortie en 2008, puis réhabilité par les spectateurs au fil des ans.

« Je ne sais pas qui vous êtes. Je ne sais pas ce que vous voulez. Si c’est une rançon que vous espérez, dites-vous bien que je n’ai pas d’argent, par contre ce que j’ai, c’est des compétences particulières, que j’ai acquises au cours d’une longue carrière. Des compétences qui font de moi un véritable cauchemar pour vous. Si vous relâchez ma fille maintenant, ça s’arrêtera là. Si vous ne la relâchez pas, je vous chercherai, je vous trouverai et je vous tuerai. »

Taken de Pierre Morel

La recette de Taken tient en quelques lignes :

Ingrédient n°1 : Prenez un père de famille ex-agent secret des forces américaines de je ne sais quoi. Peu importe son métier exact, du moment qu’il sait manier les armes. Bouffé par son boulot, divorcé, car trop souvent absent. Il rêve de tout plaquer et de renouer avec sa fille.

(C’est l’ingrédient principal de bien des films d’action. John McClane (Bruce Willis) dans Die Hard a poussé sur le même arbre. Mais aussi Jack Bauer (Kiefer Sutherland) dans certaines saisons de 24h chrono)

Ingrédient n°2 : Sa fille, parlons-en. Prenez une adolescente vierge (crucial… pureté = survie), mineure et qui se comporte encore comme si elle avait douze ans. Gâtez-la à l’excès, achetez-lui un poney si vous voulez. Il ne faut surtout rien lui refuser. Quand elle demande à partir toute seule en France pendant plusieurs semaines avec sa meilleure amie intrépide, dites-lui oui. Elle doit se mettre en danger.

Ingrédient n°3 : It’s a trap ! La fille tombe dans un piège. Quelqu’un enlève la gosse du super-militaire-gros-muscles à la retraite. Manque de bol, il va devoir rappeler ses anciens contacts et ressortir ses flingues pour la sauver.

Si vous touillez bien, vous obtiendrez un film de traque semblable à tant et tant d’autres.

D’ailleurs, Taken a été adapté en Taken 2 et en Taken 3, avant de connaître diverses séries à la télévision. Moi, je vais vous parler uniquement de Taken, le premier, celui sans numéro, et qui envoie encore à peu près du pâté.

Les suivants sont anecdotiques et ne lui parviennent pas à la cheville.  

Taken, déjà, c’est un scénario de Luc Besson. Et ce n’est pas étonnant, puisque Luc Besson est un pote au réalisateur, Pierre Morel.

Plus exactement, Pierre Morel a été cadreur et directeur de la photographie sur plusieurs productions de Luc Besson avant de passer réalisateur. Il existe donc entre les deux hommes des affinités cinématographiques certaines.

Notre Luc Besson national est capable du pire comme du meilleur, et coup de chance, cette fois, le texte est bon. Les répliques sont fluides, à tel point où elles savent se faire oublier. On a l’impression de vivre, plutôt que de regarder vivre, ce qui est à la base de tout thriller.

De plus, le scénario joue avec les monstres sans en avoir l’air. Taken, mine de rien, va vous plonger droit dans l’univers des trafiquants d’êtres humains. La fille de l’agent secret va être kidnappée non pas pour une rançon ou des revendications idéologiques : on souhaite simplement commercialiser sa virginité et la céder au plus offrant.

C’est du business, comme l’expliquent les méchants, avec leur faux accent albanais.

C’est monstrueux, puis-je ajouter, avec mon terrible accent anglais.

C’est surtout vrai et affreusement réaliste. Il existe suffisamment de faits divers relayés dans la presse pour accepter l’idée que cela puisse arriver à n’importe qui. D’autant si vous êtes de la génération « on ne parle pas aux inconnus. » Vous savez que certains enfants se font enlever, parce qu’on vous l’a mainte fois répété dans les campagnes de prévention. Vous savez que les réseaux de prostitution existent, même si vous ne les fréquentez pas. Vous avez déjà entendu le terme « traite des femmes » et vous êtes certain que ça n’a rien à voir avec les vaches normandes, le salon de l’agriculture ou L’Amour est dans le pré.

Dans Taken, les ressorts horrifiques sont développés de manière efficace sans tomber dans l’excès. La bande-son est fortement travaillée. Certaines séquences clefs du film reposent uniquement sur un message audio.

Un autre film d’anthologie qui a très bien compris l’importance du son pour susciter l’angoisse, c’est Scream, premier volet sorti en 1996. Vous vous souvenez de la longue conversation téléphonique entre le tueur et sa victime ? Taken utilise une variante du procédé. Et ça fonctionne !

L’effroi, n’oublions pas, s’installe dans ce qu’on entend, dans ce qu’on imagine, mais surtout dans ce qu’on ne voit pas. La fille est enlevée, certes, mais jusqu’à la fin, nous ignorons si elle est vivante ou morte, ou si on a revendu un de ses reins au marché noir. Le fait de n’apporter aucune précision sur l’état de santé de l’enfant rend la partie de chasse du père affligé plus crédible, car nous pouvons supposer le pire. Nous nous associons totalement à cette traque, et donc, encore une fois, nous frémissons avec le thriller… ce qui est le but.

Celui que nous voyons à l’écran est Liam Neeson. C’est lui, l’acteur qui porte le film.

Si vous ne l’avez jamais trop remarqué au cinéma, c’est normal, car il est plutôt quelqu’un de discret. Liam Neeson incarne le plus souvent des personnages forts en quête de vengeance ou de paix. Dans sa filmographie, on peut citer : la Liste de Schindler, Rob Roy, Michael Collins, la saga Star Wars, Gangs of New York, Kingdom of heaven, la saga des Batman de Nolan, L’Agence tous risques, Sans Identité, Battleship, Balade entre les tombes, et un nombre incalculable d’autres films d’action/polars. En fait, il est dans quasi tous les castings, même si vous ne l’y repérez pas. Ce n’est pas un agent secret, c’est un acteur secret. 

Sa force réside dans le fait qu’il ne surjoue pas et se dispense de rouler des mécaniques.

Le choisir dans le rôle principal de Taken était donc une bonne idée. Il offre à son perso un visage humble et attachant, ce qui lui permet de taper des méchants sans que l’on ait spécialement envie de le déférer en comparution immédiate.  

Il ne faut pas oublier en effet qu’il s’agit d’un film d’action et qu’il torture beaucoup plus qu’il n’est torturé. C’est lui, le vrai criminel ! On assiste même à quelques tueries gratuites. C’est dire…

La brutalité du film et le sadisme du personnage sont à l’origine des plus vives critiques de la presse. (ça, les clichés, et l’esprit Viva America.) Taken, ça castagne dur, mais ça reste pourtant gentillet comparé à des navets plus modernes. Peut-être que la banalisation de la violence a changé notre regard sur ce film avec le temps.     

S’agissant des effets spéciaux, nous découvrons des poursuites en voiture, des j’entre-par-la-fenêtre et des je-saute-du-pont, des batailles rangées intelligentes, c’est-à-dire qu’il n’est pas qu’un poing aveugle. Il s’assure de l’identité du mec, puis cogne à mort ensuite. Nous trouvons aussi de jolies scènes tournées de nuit dans les rues de Paris.

Oui, car l’intrigue se déroule dans notre capitale, quinze ans avant l’époque coronavirus. Les ruelles étaient encore peuplées de Parigots, les périphs de bagnoles et les trottoirs de putes.   

C’est à la fois comique et tragique. Ce film est ultra cliché, même s’il s’en défend.

Pierre Morel a indiqué ne pas vouloir « d’une image stylisée ni d’un Paris “cosmétique”» et vouloir éviter de représenter « un Paris de carte postale ». (Secrets de tournage — Allociné)

Pourtant, si la même intrigue s’était déroulée aux USA, nous aurions eu droit à Kevin, le mangeur de hamburger, obèse et adepte du mauvais café, jouant avec ses armes achetées en promo à la supérette, policier corrompu.

Eh bien là, on nous sert le personnage de Jean-Claude, commissaire au Quai des Orfèvres, qui rentre chez lui une baguette de pain sous le bras, tandis que sa petite femme l’attend en débouchant la bouteille de vin rouge. Et policier corrompu.

Sans déc’.

La ville de Paris toute entière est présentée sous son angle le plus touristique : Tour Eiffel, Champs-Élysées, bateau sur la Seine à côté de Notre-Dame de Paris… Ce sont les symboles clefs que les spectateurs internationaux aiment retrouver à l’écran. Il va sans dire que si Taken a reçu un succès mitigé en France, son accueil a été tonitruant aux USA, pays des armes à feu et de « je règle mes comptes moi-même ». En réalité, Taken est un film français conçu pour un public américain.

Malgré tout, Taken reste le film français ayant rapporté le plus d’argent dans le monde. 226 830 568 $, ça chiffre. C’est autant que Le Parrain ou que Rocky. Presque autant que le premier Toy Story.

Bref. Loin d’être un film d’action vite oublié, on en parle toujours douze ans plus tard, et dans douze ans encore, on commencera à se dire que c’était peut-être du bon boulot quand même.

Vous allez sans doute me dire qu’il est étrange de le considérer comme un film de monstres. Ni vampire ni dragon, aucun alien et il n’appartient pas au registre de l’horreur. Cependant, il aborde la thématique des trafiquants, qui, à l’instar des tueurs en série et autres psychopathes, font partie des individus effrayants de notre époque contemporaine.  

Un trafiquant, rappelons-le, est un commercial tombé du côté obscur. Il pourrait vendre des cure-dents ou promouvoir des salades au quinoa. Au lieu de cela, il va s’intéresser à ce qui rapporte tout de suite et à foison :

  • Trafic d’alcool, de drogue et autres produits de dépendance
  • Trafic de produits de luxe : ivoire, contrefaçons
  • Trafic de produits de première nécessité : nourriture, médicaments…
  • Trafic d’animaux pour les zoos, les cirques, les laboratoires…
  • Trafic d’êtres humains : esclavagisme, prostitution, organes, etc.

Il va sans dire que le trafiquant cause à tous les âges. Pour les enfants, nous pouvons avoir des opus comme Il faut sauver Willy ou de Flipper le dauphin afin d’aborder le sujet sous un angle mignon. Pour les adultes, nous avons Des Gorilles dans la brume, avec des massacres de grands singes, de la corruption et des assassinats.

Le trafiquant n’est cependant pas toujours une créature monstrueuse : certains films en font leur personnage principal, un antihéros respectable. C’est le cas de The Gentlemen de Guy Ritchie où un baron de la drogue nous raconte ses petites mésaventures et guerres de territoire. C’est pareil dans Barry Seal : american traffic ou plus récemment dans La Mule de Clint Eastwood.

Le trafiquant n’est un monstre que s’il est l’antagoniste de l’histoire. Tout est une question de point de vue narratif.   

Le trafiquant s’adapte à notre gré aux mœurs de l’arène temporelle. Vous avez d’excellentes productions parlant du fléau de l’esclavagisme il y a quelques siècles… Django unchained, Twelve years of slave… ou à l’époque romaine comme Gladiator.

Aujourd’hui, les trafiquants se passionnent davantage pour vos données sur internet, vos identifiants et mots de passe. Mais il y a peu de films probants sur le sujet, pour l’instant.

La science-fiction s’intéresse au concept, mais place le plus souvent les trafiquants dans le rôle de résistants. Ceux qui vont contourner la loi, dans Fahrenheit 451 de Bradbury et son adaptation au cinéma par Truffaut sont les trafiquants de livres, les rebelles de la culture. Le trafiquant peut devenir aussi un allié du héros, quand celui-ci doit recourir au marché noir pour survivre. (Minority Report)  

C’est dans la fiction un monstre facile d’emploi, car on peut le transposer à n’importe quelle histoire et n’importe quel genre. Le trafiquant, on en fait ce qu’on veut. Vous ne savez pas quoi écrire ? Parlez d’un trafiquant. Vous serez sûr de faire mouche.   

Pour en revenir à la traite des êtres humains telle que développée dans le film, selon des estimations de l’Organisation internationale du travail, 2,4 millions de femmes, d’hommes et d’enfants sont victimes de la traite dans le monde, chaque année.

Des femmes sont toujours kidnappées de chez elles pour servir d’esclaves ou de prostituées. Des hommes aussi, croyez-pas, on est égaux sur ce point.

Le trafiquant demeure un croquemitaine dans l’imaginaire collectif, celui qui vient enlever nos proches pour leur faire subir des choses atroces. Des légendes urbaines naissent chaque année alimentant le monstre. (Par exemple, dans cet article du Phare dunkerquois du 13 décembre 2019.)

Il est terrible, car il peut être n’importe qui. Il n’a pas d’identité et quand il disparaît, un autre reprend rapidement son entreprise.

De tous, celui qui commercialise ses semblables est le pire. Il trahit sa propre humanité dans un comportement qui pourrait s’apparenter à du cannibalisme. Ce, pour de l’argent ou pour le pouvoir. Cela nécessite une absence complète de moralité.

Taken a choisi de parler d’un réseau albanais, mais cela pourrait être de n’importe quel pays.

Le film emploie ce monstre comme un prétexte. Cependant, les procédés repérage des cibles, enlèvement, drogue sont ceux véritablement utilisés dans ces milieux. Cela le rend doublement efficace : non seulement il vous divertit, mais en plus, il vous sensibilise sur un sujet sérieux.

Les meilleurs thrillers sont ceux avec un peu de réalisme, dit-on.

Peut-être que d’ici quelques années, un réalisateur tournera un film sur un trafic de gel hydroalcoolique et de surblouses, nous ne sommes à l’abri de rien.  

Sources : Allociné, Wikipédia, les photos sont Copyright EuropaCorp Distribution

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