Film : Chicago de Rob Marshall

D’après un scénario de Bill Condon, inspiré par la comédie musicale Chicago de Bob Fosse, John Kander et Fred Ebb

MESDAMES LES MEURTRIÈRES : L’ÉTONNANTE HISTOIRE DE ROXIE HART

Amène-toi, la ville nous tend les bras. Moi faut qu’ça jazz !

J’ai fardé mes genoux et déroulé mes bas. Moi faut qu’ça jazz !

Démarre vite, j’connais un coin dément où l’alcool coule à flots sur un piano brûlant,

Chaque soir dans ce boxon, ça s’termine en baston,

Moi faut… qu’ça… jazz !

Chicago le musical, chanson « All that jazz »

Le film que je vais vous présenter aujourd’hui n’est pas très sage.

Il se nomme Chicago.

Bien que le titre se réfère à une ville, l’histoire se déroule principalement dans une prison située dans le comté de Cook au fin fond de l’Illinois.

Dans cette prison se trouve le terrible couloir des femmes condamnées pour meurtre. Vous savez : tout gris, avec des petites chambres sans chauffage et de jolis barreaux à chaque fenêtre. Ce genre-là. Toutes les pensionnaires ont gagné leur place en maltraitant un homme avec moult sauvageries et de manière plutôt irréversible.   

« C’est un crime, mais pas un meurtre ! » hurlent-elles, toutes persuadées d’avoir raison. « Ils l’ont bien cherché. Si vous aviez été à ma place, vous aussi l’auriez tué. »

Soi-disant libre, hein ? Libre mon cul ! Il n’était pas seulement marié, oh non… Il avait six femmes, c’était un mormon, tiens donc ! Ce soir-là, il revenait du travail. Je lui ai préparé son verre comme tous les soirs… Il y a des mecs qui ne tiennent pas l’arsenic !

Chicago le musical, chanson « Cell block tango »

Mesdames se défendent surtout parce que dans les années 1920, la société américaine leur réserve un aller simple pour la potence. Ce point-là est véridique. La pendaison a été pratiquée jusqu’en 1928 dans l’Illinois.

On peut dire que d’une certaine manière, elles n’ont pas de chance. La loi du Tallion, comme on dit, va les frapper de plein fouet.

Un meurtre pour un meurtre.

Roxie Hart (Renée Zellweger) et Billy Flynn (Richard Gere) en pleine préparation de plaidoirie

Mais il existe une solution. Elles doivent justifier des circonstances permettant d’atténuer la gravité de leurs actes.

Roxie Hart, fraichement arrivée après avoir neutralisé un « cambrioleur » (qui venait la dévaliser depuis plusieurs mois trois fois par semaine) est décidée à ne pas mourir. Sa vie à elle, c’est la scène. Il faut qu’elle sorte d’ici pour retourner enflammer les cabarets.

Elle est interprétée à l’écran par la toute mimi Renée Zellweger, qui a connu avec ce film un des plus gros succès de sa carrière.

Velma Kelly, célèbre chanteuse, veut elle aussi s’en tirer sur ses deux talons hauts. Le double homicide, elle ne s’en souvient pas. Le choc d’avoir découvert sa partenaire de danse répétant la figure du grand écart inversé avec son mari lui a fait perdre toute mémoire. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle ne les a pas tués. Le sang sur ses mains ? Une coïncidence.

Velma est pour sa part incarnée par Catherine Zeta-Jones, actrice britanico-galloise qui multiplie les productions, sur les plateaux de tournage comme à Broadway.

Ces deux femmes ont de la chance, un avocat passionné de justice est prêt, pour 5 000 dollars par tête, à manipuler plèbe et presse pour assurer leur acquittement.

Ce filou du barreau nommé Billy Flynn est joué par Richard Gere.

Le film raconte les deux procès entremêlés de trahisons, de révélations et de joyeux mensonges.

Le but : faire innocenter à tout prix deux coupables.

Vous le voyez, le petit air innocent de Renée Zellweger, là ?

Et là, il se jette sur mon couteau ! Il se jette sur mon couteau dix fois…

Chicago le musical, chanson « Cell block tango »

Chicago de Rob Marshall est à la fois un thriller et… chose exceptionnelle, une comédie musicale pleine d’humour ! Le propos est grave et sérieux. Il faut bien le rendre plus acceptable. Le rire en est la clef.

On ne peut nier aussi que la facette comédie musicale correspond à une attente du public, voulant revoir sur pellicule l’excellente pièce de Bob Fosse.

Ce film est remarquable par plusieurs aspects. Déjà parce qu’il s’agit d’une pépite cinématographique (6 prix et sept nominations aux Oscars ; 2 prix et 9 nominations aux Bafta awards ; 3 prix et 5 nominations aux Golden globes et j’en passe…), mais également, car il est calqué sur une histoire vraie.

Il s’avère enfin être une critique sociale assez efficace de la médiatisation excessive des procès, telle qu’elle se pratiquait dans les années 20. La séquence vente aux enchères des affaires de Roxie est particulièrement parlante… Quand tous les habitants de Chicago se font teindre en blond pour lui ressembler, on se demande s’il existe encore une limite. Pendre une idole ? A Chicago, cela ne choque pas. On assiste au spectacle et puis on rentre chez soi.

Tout est présenté ainsi : un grand show un peu foufou. Le procès ? Du cirque. Les journalistes ? Des pantins. Les pendaisons publiques ? Un saut de l’ange pour une « disparition à la hongroise »…

A l’origine de la légende : elle ne s’appelait pas Roxie Hart, mais Beulah Annan. Elle avait tué son amant le 3 avril 1924 et convaincu dans la foulée son mari de porter le chapeau, pour le jeter le lendemain du procès. (Le mari, pas le chapeau.) Elle était réellement chanteuse de vaudeville dans les cabarets de la grande Chicago avant de se reconvertir plus tard, après sa libération, en comptable assagie.

Maurine Dallas Watkins était quant à elle journaliste au Chicago Tribune et couvrait la chronique des affaires criminelles. Ses articles rencontraient un franc succès, raison pour laquelle elle a décidé de s’inspirer de faits divers, pour écrire la pièce de théâtre qui devint Chicago.  

En 1926, la pièce de théâtre de Watkins a connu un triomphe mitigé. 172 représentations, ce qui est honorable, sans être énorme. Cependant, le personnage de Roxie Hart a marqué les esprits, assez renaître au cinéma.  

Au gré des adaptations, son histoire a évolué, en fonction des mœurs :

  • Chicago : film muet de 1927. Comme à l’époque, la morale ne permettait pas à une criminelle de s’en tirer avec un happy end, Roxie y connaît une fin relativement cruelle puisque jugée coupable.
  • Roxie Hart : film de 1942 avec la merveilleuse Ginger Rogers dans le rôle principal. Version intéressante, car dans ce remake, le véritable malfaiteur s’avère être le mari et non notre petite prisonnière elle-même. Les codes d’Hollywood interdisaient en effet de faire l’éloge d’une meurtrière. Roxie est donc la blanche colombe qui choisit de s’approprier le méfait de son époux pour se faire un nom et devenir une artiste célèbre.

Ce n’est pas très malin, mais eh, à l’époque, le cinéma ne présentait pas vraiment les femmes à leur avantage, intellectuellement parlant.

Au-delà du procès, ce film imagine la suite de l’histoire et de la vie sentimentale de Roxie Hart.

  • En 1960, Bob Fosse, sur proposition de Madame Fosse, cherche à acquérir les droits de la pièce de théâtre pour monter une comédie musicale. Néanmoins, Madame Watkins décide de ne pas les céder. (On soupçonne un regret tardif d’avoir voulu glorifier le crime au féminin.)

Ce n’est qu’après sa mort que Bob Fosse a pu obtenir le permis de réinventer Roxie, les héritiers de Watkins étant moins réticents que la défunte.   

La comédie musicale Chicago est sortie en 1975 et a foulé les planchers durant quelques années avant de s’éteindre. Il est à noter que Liza Minelli a sauvé le sort de cette pièce, temporairement, en se proposant pour reprendre le rôle principal. La précédente interprète avait en effet avalé une plume, entrainant une intervention chirurgicale en urgence et des séquelles à la gorge. (Dangereux, la vie de chanteuse de cabaret !)

C’est à partir de 1996 que Chicago devint une réussite interplanétaire après une énième réécriture. Depuis lors, la pièce n’a jamais cessé d’être jouée jusqu’à aujourd’hui. (Deuxième plus grand succès mondial, juste après le fantôme de l’opéra ! C’est dire !)

Beaucoup d’artistes se sont risqués dans les rôles principaux. L’un d’entre eux, connu sans l’être à l’époque, était Patrick Swayze… Mesdames, vous voyez sans doute de qui je parle…

Pour les intéressés, la comédie musicale tourne toujours à New York, évidemment, mais également à Londres et encore récemment à Paris. Si vous aimez voyager, elle passe de temps à autre aussi au Japon ou au Pérou. Écouter des meurtrières chanter entre deux sushis avec un pote lama ? Promis, c’est possible !

Et bien sûr… cette comédie musicale (version 1975 et 1996) a directement inspiré le film sorti en 2002 de Rob Marshall que je vous présente aujourd’hui.

Trio de choc : Velma Kelly (Catherine Zeta-Jones), Billy Flynn (Richard Gere) et Roxie Hart (Renée Zellweger)

Le scénario a encore une fois dépoussiéré le mythe de Roxie Hart, offrant une réflexion pertinente sur les inégalités hommes/femmes qui sévissaient dans le milieu de la justice. Car et cela est tout à fait véridique, les hommes étaient plus souvent condamnés que les femmes.

Pourquoi, allez-vous peut-être me demander ?

Parce que les membres du jury dans le comté de Cook en Illinois étaient tous des hommes. Et on va dire que les femmes sont pourvues de quelques charmants avantages, outre une capacité certaine à faire vibrer la corde sensible du mâle hétérosexuel par une plaidoirie bien menée.

Pour ces membres du jury, il était manifestement plus difficile de pendre une femme qu’un homme.

(D’un point de vue technique, je vous l’accorde, ça revient pourtant au même.)

La presse jouait également un rôle intéressant dans ces affaires, puisqu’en écrivant au sujet de la vie privée de ces meurtrières, les journalistes arrivaient à les rendre plus sympathiques aux yeux de l’opinion publique, ou plus dépravées encore, c’est selon. Le Chicago Tribune avait tendance à renforcer le dossier de l’accusation. Le quotidien concurrent, au contraire, cherchait à les faire paraître moins monstrueuses. Le public disposait de deux points de vue et pouvait choisir son camp. Cela rendait les procès plutôt ludiques…

Pour en revenir à Chicago, ce film présente sans en avoir l’air la femme sous un visage tout à fait monstrueux. Pas extérieurement, mais intérieurement. Sans nul doute, ce contraste interne/externe est volontaire.

On peut dire que les danseuses de cabaret terminant dans le couloir de la mort ont quelque chose d’assez proche des succubes, ces créatures lubriques féminines, s’introduisant dans la chambre des hommes innocents pour les violer durant leur sommeil.

Roxie et Velma sont un peu comme ça : séductrices affirmées, prêtes à vendre leur corps pour retrouver la liberté. Leur désir de gloire, leur ambition va passer avant toute moralité. Elles vont donc manipuler les hommes pour arriver à leurs fins.   

Ce film a le mérite également d’aborder le sujet des femmes criminelles. Ce qui change énormément de leur rôle de victime, classiquement attribué par la plupart des œuvres cinématographiques ou littéraires. Souvenez-vous de Dracula, qui va bouffer de la femme, pauvre créature à la peau blanchâtre et aux longs cheveux éparpillés dans les draps. Souvenez du détective privé, qui va découvrir un triste cadavre féminin, le plus souvent dénudé de manière avantageuse devant l’œil de la caméra…

Dans l’imaginaire commun, la femme est faible. Elle doit donc nécessairement être la victime.

Chicago casse les codes, et c’est très rafraichissant.

Velma Kelly (Catherine Zeta-Jones) en pleine interpération de Cell block tango

Certains films s’amusent à placer dans le rôle du big méchant des personnages féminins, mais… rarement dans un contexte réaliste. Évidemment, la Momie est une femme. Misery est une sacrée psychopathe. On peut penser à de vieux films, comme le Masque du Démon, qui causent sorcière ou cercueils vides…

Quand les femmes sont véritablement méchantes, on leur permet le plus souvent de s’en sortir sans se salir les mains. Les femmes sont davantage fourbes que violentes. Harcèlement, par exemple. L’art du mensonge, dans les sorties récentes au cinéma.

En définitive, les femmes détenues sont encore loin d’égaler dans les œuvres de fiction leurs homologues masculins. Nous n’avons pas encore des femmes aussi puissantes qu’un Hannibal Lecter (Le silence des Agneaux). Pas encore d’histoires carcérales aussi solides que la Ligne verte, film ou livre de Stephen King, ou Papillon de Nuit, livre d’Ellory.

Les femmes saloperies ont évidemment leur place au cinéma. Un film comme Gone Girl réussit à présenter une criminelle tout à fait crédible et qui fait froid dans le dos. Dans un autre contexte, Mademoiselle, chef-d’œuvre coréen, montre la femme comme une manipulatrice hors pair, se jouant des fantasmes des hommes comme des femmes. Basic Instinct également, classé thriller érotique, présente la femme sous un jour malveillant intéressant et osé.

Ces films osent ce que beaucoup rechignent à faire. Puisque les thrillers sont à la mode, pourquoi toujours parler des hommes dans les mauvais rôles ?

On peut dire aussi qu’il existe un certain tabou autour du milieu carcéral féminin. Souvent, les femmes sont représentées dans des scènes flirtant avec le mauvais goût. (le coup de la savonnette au féminin.) Des séries télévisées comme Orange is the new black renouvèlent lentement le genre des WIP (« Women in prison »). Tout en restant très prudente dans ses propos… L’héroïne de la série va en taule pour avoir transporté de l’argent issu d’un trafic de drogue. Petite condamnation de neuf mois. Gentillet, n’est-ce pas ? On réserve les rôles les plus sordides aux hommes…

Certainement que les médias, comme dans le cadre de Chicago, ont une fonction à jouer pour promouvoir la femme au casting des super méchants.

Si en 1920, la population raffolait des récits de criminelles, on peut supposer qu’aujourd’hui, l’intérêt est toujours aussi vivace. C’est ce que nous apprend un film comme Chicago, en tout cas : 100 ans que l’histoire de Roxie Hart fascine, amuse et émeut !

Le désintérêt pour la femme criminelle est d’autant plus surprenant que le monstre féminin tient une place de choix dans les récits d’horreur. Ring est un exemple facile. Beaucoup de démons des contes et légendes japonaises sont des femmes. Dans les traditions populaires, nous avons nos lavandières, nos dames blanches… ou encore au rayon des creepypastas des mythes urbains féminins comme le Momo Challenge.

Il reste que dans les polars et les thrillers, le monstre féminin reste bien souvent absent.

C’est ce qui rend les films comme Chicago aussi précieux.

Peut-être que l’année 2020 arrivera à changer la donne ? On nous promet un renouveau égalitaire… L’avenir nous le dira.

Sources : Wikipédia (beaucoup) et Allociné

4 commentaires sur « Film : Chicago de Rob Marshall »

  1. Cet article m’a carrément donné envie de regarder Chicago (honte à moi, je ne l’ai pas vu).

    Disney n’est pas en reste aussi avec nombre de « monstres » féminins : Cruella, Ursula, les sorcières et autres méchantes belles-mères !

    En tous cas, lecture très intéressante !

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    1. Ahah, c’est que j’ai été plus convaincant que la dernière fois alors. :p Je t’en avais déjà parlé de ce film, il est vraiment vraiment bien.

      Vrai que pour Disney, il y a presque plus de monstres féminins que de monstres masculins. Mais il y a une réflexion sur le sujet qui n’est pas forcément très positive : voir l’article sur les méchantes de chez Disney chez « Le cinéma est politique ».

      Dans la mythologie aussi, on trouve beaucoup de monstres au féminin. (Méduse…) et certaines créatures monstrueuses célèbres sont des femmes. (L’araignée géante Shelob, descendante d’Ungoliant. « She » est la marque du féminin et « lob » vient de « lobbe », qui signifie araignée)

      En fait, en matière de « vrais » monstres, les femmes comme les enfants sont très utilisés. (sans doute parce que les histoires sont écrites par des hommes…) C’est quand il s’agit de parler de monstres réalistes que les femmes retournent au placard…

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