Film : Lizzie de Craig Macneill

D’après un scénario de Bryce Kass

Mesdames les meurtrières : le procès de Lizzie Borden

Après un premier article consacré à miss Roxie Hart (Chicago), je poursuis ma série sur les monstres au féminin.

Connaissez-vous la chansonnette toute mignonne que l’on fredonne pour se faire peur ?

Lizzie Borden prit une hache et en donna quarante coups à sa mère.

Quand elle vit ce qu’elle avait fait, elle en donna quarante et un à son père…

Lizzie Borden a bel et bien existé. Depuis plus d’un siècle maintenant, le double meurtre de ses parents enflamme l’imaginaire des écrivains et scénaristes. Notre monde moderne la considère comme une pionnière de l’émancipation féminine. Bizarre, n’est-ce pas ?

Remis au goût du jour par le réalisateur Craig Macneill, le procès de Lizzie Borden se paie un nouveau passage sur nos écrans. 

Le pitch :

« This is the end », nous chanterait le film Skyfall.

Un vieux manoir, trois étages, décoration riche et de bon goût.

Deux morts pioncent à l’intérieur. Dehors, deux personnes s’occupent en attendant les forces de l’ordre : l’une lave les vitres, l’autre mange une poire. Arrêtez tout, nous tenons nos deux coupables.

Puis retour arrière au début de l’histoire…

Une femme de la haute, Lizzie, s’éprend de sa domestique, Maggie. Les deux rêvent ensemble d’un monde meilleur, où l’amour prévaudrait sur les conventions, où l’accès à la culture et à l’éducation serait ouvert aux deux sexes, où les petits oiseaux ne seraient pas décapités pour être servis au souper.

(C’est un fantasme moins courant, mais qui a son importance.)

Lizzie et Maggie ont deux siècles d’avance au moins. En 1892 à Fall River, la puissance patriarcale est la seule qui existe. Nos protagonistes vont donc s’allier pour y mettre un terme. Couic couic, l’autorité parentale. La belle-mère et le père connaissent une mort précoce et nous revenons à notre scène de départ.

Le film enchaîne sur le procès judiciaire… Et je ne vous raconte pas la fin, tout simplement parce qu’il n’y en a pas. Le récit se termine au moment où on s’y attend le moins par un épilogue texte, aussi frustrant que maladroit.

Ça m’a fait râler pendant dix bonnes minutes, mais j’admets que ce film reste sympathique malgré tout.

Une histoire de femmes

Le film Lizzie aurait pu avoir une vocation historique ; on le présente parfois également sous l’étiquette « thriller ». En réalité et nonobstant la séquence d’ouverture, il s’agit d’un drame romantique. Le meurtre passe en second plan derrière la psychologie des personnages.

Craig Macneill souhaitait approfondir la caractérisation de Lizzie Borden, déjà sujet de plusieurs films. Par des anecdotes un peu plates, nous est donc raconté le dur quotidien des ladies : pas de sorties loisirs sans être accompagnée d’un homme, pas d’argent de poche sans l’aval de papounet, les corsets, la bienséance, ne rien faire et… oui, ne rien faire, tout le temps, toute la journée. Cruelle vie de farniente.

Pour la domestique, c’était bien sûr encore autre chose : changer de prénom et perdre son identité à la signature de son contrat, se faire discrète autant que possible, faire le ménage, obéir, s’oublier, être baisotée par le patron quand celui-ci a des envies nocturnes… Nous sommes très loin de la vie romancée des femmes de chambre de Downton Abbey.  

Mais nos deux héroïnes vont se rebiffer.

Lizzie va s’improviser enseignante en découvrant que Maggie ne sait pas lire. Les deux friponnes s’émancipent. (Intellectuellement, sexuellement…) En même temps, joli symbole, dans cette grange qui leur sert de refuge se trouvent des tourterelles en cage rêvant de liberté.

Quelques anecdotes passent, et le père, poursuivant cette logique symbolique, va prendre une hache et décapiter les oiseaux de Lizzie, puis les lui faire bouffer. C’est la loi du plus fort qui l’emporte, et pour l’instant, le plus fort, c’est la hache.

La suite du récit verse dans le registre de l’horreur. Lizzie prépare le meurtre, s’empare de cette même hache et s’en donne à cœur joie sur sa famille. La séquence est difficile à soutenir, les mutilations ne sont pas dissimulées.

C’est la seule partie « action » du film. Pour le reste, tout se déroule très lentement, de sorte que les critiques ont reproché à ce film de n’avoir pas su développer une véritable dynamique narrative.  

Pour ma part, je pense que les déçus ne s’attendaient pas à un récit humaniste. Ils voulaient voir la Lizzie foldingue, pas la Lizzie romantique, calme, bras le long du corps. C’est vrai que nos actrices Chloë Sevigny et Kristen Stewart nous présentent davantage des arrêts sur image que du mouvement. Nous sommes de retour à l’ère de la photographie et des femmes coincées dans leurs atours.

Cela crée un sentiment d’ennui et de répétition, jusqu’au procès où le spectateur va soudain se réveiller. La partie judiciaire est très intéressante, c’est d’ailleurs le seul véritable moment où l’on peut s’échapper du manoir glauque des Borden.

« Placez votre main droite sur la Bible qui se trouve devant vous. Jurez-vous de dire la vérité sur toutes les questions ayant trait aux meurtres d’Andrew et Abby Borden ? »

Lizzie de Craig Macneill

Le silence dans la tombe

Lizzie Borden de son vivant a toujours soutenu son innocence. Elle fut acquittée, bien que sa culpabilité tombât sous le sens. Le film garde ce détail sous silence, mais la vraie Lizzie Borden avait déjà acheté du cyanure la veille pour tenter d’empoisonner ses parents. Après un premier échec culinaire s’étant terminé en « intoxication alimentaire générale », son deuxième essai tourna court quand le pharmacien refusa de lui vendre un deuxième flacon du mortel produit.

Alors, elle opta pour la hache, moins compliquée à utiliser sans mode d’emploi.

Le soir après le crime, Lizzie et sa sœur ont dormi chez elles, comme d’habitude, ne faisant pas grand cas des deux cadavres restés à domicile. Lizzie a livré des versions incohérentes aux policiers lors de ses différents interrogatoires et au final, il s’est avéré qu’elle avait brûlé tout un paquet de ses vêtements. Suspect, non ?

Cependant, les preuves les plus accablantes contre elles furent annulées. Le magistrat a retenu que l’achat de cyanure ne posait pas en soi problème, tant que son utilisation n’était pas démontrée. Et puis, faut dire, Lizzie allait à la messe régulièrement. Une femme de son rang n’aurait jamais pu commettre le moindre crime, c’était un chaton, la candeur incarnée. (Sauvée par les clichés de l’époque…)

Lizzie et sa sœur n’ont jamais reparlé de cette journée tragique. Maggie la domestique, après son témoignage au procès, a disparu. Les années sont passées. Tous les intervenants sont morts sans que la vérité ne soit révélée.

Alors on suppute :

  • Lizzie souffrait d’une maladie, une forme d’épilepsie s’exprimant chez elle par des troubles dissociatifs de l’identité. A-t-elle connu une crise particulièrement violente ?  
  • Lizzie savait que son paternel allait la déshériter et la placer sous la tutelle des hommes. A-t-elle tenté de s’approprier la fortune familiale avant qu’il ne soit trop tard ? Si c’est le cas, elle a réussi son affaire. Par la suite, Lizzie est devenue une des femmes les plus riches de la région de Fall River.
  • Dans le film, Lizzie voyait chaque nuit sa petite amie se faire violer par son père. Il est sous-entendu que Lizzie et sa frangine auraient été abusées pareillement dans leur jeunesse. La vengeance a-t-elle armé sa main ? Ou la jalousie ?
  • Ou tout simplement, était-elle une vile créature diabolique ? Peut-être n’avait-elle aucun mobile. Se servait-elle de la pauvre Maggie comme bouc émissaire ? Et sa sœur Emma ? Où était-elle ce jour-là ? Qui est complice ?

Cette nouvelle version de la vie de Lizzie n’apporte aucune explication claire. On se contente d’énumérer les possibles ennemis du couple Borden. Mais nous avons beau nous interroger sur le « pourquoi ? », au bout d’un moment, on se lasse de chercher. La fin ouverte n’est pas satisfaisante. Quitte à reproposer une énième interprétation de l’histoire, je regrette qu’il n’y ait pas eu de prise de position tranchée.

À noter aussi, le film développe une intrigue secondaire assez mal menée avec un corbeau, vous savez, le type qui adresse des lettres anonymes bien flippantes. Cependant, l’identité de l’auteur des courriers n’est jamais établie et ces intimidations épistolaires ne sont pas citées lors du procès. Il semble y avoir quelques oublis scénaristiques sur ce point.

« — À votre connaissance, votre père avait-il des ennemis ?

— Nous sommes en Amérique, Monsieur. Chaque homme qui respire a des ennemis. »

Lizzie de Craig Macneill

Quoi de neuf ?

Déjà en l’an 1892, la presse s’était régalée de ce potin judiciaire et chacun avait sa petite hypothèse sur ce crime. D’autres noms que celui de Lizzie sont sortis du panier des possibles coupables. On a accusé le médecin de famille, le pauvre ouvrier portugais qui devait un loyer en retard à Andrew Borden, un homme mal fringué qui roulait trop vite en voiture ce soir-là… n’importe qui. Un chien aurait aboyé un peu trop fort, on l’aurait accusé lui aussi.

L’affaire Lizzie Borden est devenue une légende. Tout d’abord, les gens se sont employés à rétablir son honneur et prouver son innocence… Puis, du jour où on a admis qu’elle pouvait avoir bel et bien commis le crime, on a tâché de l’excuser. « OK, elle les a tués, mais elle devait avoir une bonne raison. »

Lizzie Borden est perçue comme une héroïne, une opprimée que l’on pourrait quasi féliciter pour son acte courageux.

Son histoire curieuse a été adaptée de toutes les manières possibles : documentaires, conte pour enfants, morceaux de musique, comédie musicale (mais oui !) La demeure familiale où s’est déroulé le crime a été transformée depuis lors en chambre d’hôtes avec visite guidée. (Je vous jure !)

Certaines fictions mettent en scène des détectives cherchant à prouver sa culpabilité. D’autres jouent sur le paranormal, supposant que le manoir est depuis lors hanté. En 2015, Lizzie Borden a été adaptée en minisérie télévisée : The Lizzie Borden Chronicles.

On pourrait penser qu’en un siècle, tout a été dit à son sujet. On l’a décryptée, psychanalysée, on en a fait le tour… Eh bah non.

Le film de Craig Macneill apporte un nouveau vent de fraicheur LGBT+ plutôt dans l’air du temps. Exit la Lizzie criminelle, nous voyons la Lizzie au grand cœur, contrainte de cacher son homosexualité dans une société pas encore ouverte à la diversité sexuelle. 

Est-ce une récupération facile d’une intrigue à succès ? Oui, peut-être. Personne n’a jamais eu de certitude quant à l’orientation sexuelle de Lizzie. Je crains en conséquence que le drapeau arc-en-ciel ne s’agite ici que comme un argument de vente, et c’est dommage.

Mais est-ce grave ? Non, parce que cette version de l’histoire est belle et c’est tout ce qu’on lui demande. Présenter une interprétation romantique de Lizzie était un pari osé et on peut dire qu’il a été gagné. Quel cœur ne frétillerait pas devant une si jolie passion ? 

Lizzie, version de Craig Macneill, mérite sa place au cinéma et il est regrettable que ce film ne soit pas sorti dans les salles françaises.

Parlons monstres

Lizzie Borden est un monstre humanoïde, il va sans dire. Dans l’imaginaire commun, elle s’associe au monstre parricide. Le terme parricide désigne à la fois l’auteur du geste et le crime. En gros, tuer l’un ou l’autre de ses ascendants, père ou mère, qu’ils soient biologiquement vôtres ou non. (Il peut s’agir de parents adoptifs.)

Le parricide était considéré du temps de nos amis les Romains comme le pire des actes. La punition se voulait d’ailleurs impressionnante : le coupable était fouetté, puis on lui cousait un sac autour de la tête et on le jetait dans un fleuve.

Pour que ça soit encore plus moche, les Romains ajoutaient des bestioles dans ledit sac. Selon les versions colportées jusqu’à nos oreilles : un serpent venimeux, un coq hostile, ou un chien affamé… 

Ça, c’était le code pénal de nos ancêtres. Des arriérés, dites-vous ? Eh bien, nous autres Français du futur, dans les années 1800, nous n’étions guère mieux. Le parricide était réprimandé par la guillotine, oui, mais avant, on tranchait le poing du condamné à mort, histoire qu’il regrette bien son geste.

Aujourd’hui, heureusement, on ne tue plus. Par contre, les parricides-criminels sont sanctionnés par de la prison à perpétuité, ce qui est déjà pas mal.

Bref, la conclusion que l’on en retire, c’est que le parricide est toujours considéré comme la plus affreuse chose que l’on puisse commettre.

Du point de vue parent : quoi de pire que de mettre au monde un monstre ? (Ça a un petit côté Alien, présenté comme ça.)

Quoi de plus angoissant que de craindre l’enfant qui dort dans sa chambre, non loin de vous ?

Oui, ça fait peur, je sais. Le concept est le même avec les zombies. Vous aimez les gens, vous pensez les connaître et pof, un jour, ils deviennent tout verdâtres, avec des asticots et des gueules tordues, et ils se jettent sur vous pour vous bouffer.

Les parricides, eux, n’ont aucun signe distinctif. On ne peut même pas les soupçonner. Ils vous prennent en traître, au moment où vous vous y attendez le moins.

Quelques récits de fiction sur le sujet :

  • Joker de Todd Philipps
  • Sinister de Scott Derrickson (avec d’autres films d’enfants-monstres que l’on peut citer : Les Innocents, Esther, L’Orphelinat…)
  • Œdipe roi de Pasolini
  • Les Gardiens de la galaxie volume 2 (sisi…)
  • Bad Boy Bubby de Rolf de Heer

Si vous en avez d’autres en tête, n’hésitez pas à rajouter ça en commentaires !

Sources : Allociné, Wikipédia, Copyright Concorde Home Entertainment GmbH

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