Bon, pour répondre à mon interrogation de la veille, la masterclass de Gus Van Sant ne m’a pas fait changé d’avis sur son nouveau film, la Corde au Cou, une prise d’otage que j’ai moyennement appréciée. Malgré toute l’admiration que je peux avoir pour ce grand monsieur, je pense que la Corde au Cou souffre d’un manque de recul dans son élaboration, pour atteindre ses qualités optimales.
A savoir que Monsieur Gus Van Sant expliquait que ses tournages, en moyenne, duraient neuf semaines, et que la première semaine était presque entièrement sacrifiée en essais. La plupart de ses films sont par ailleurs des travaux de longue haleine. Son premier, Mala Noche, a été créé à partir d’un story-board volumineux, qu’il avait lui-même préparé pendant deux années en amont.
L’un de ses succès, Harvey Milk, a été réfléchi, bidouillé, défait, refait, pendant dix-sept années tumultueuses, avant de se concrétiser en film.
En comparaison, je pense qu’un film tourné en 19 jours, montre en main, ne peut pas faire le poids. 🙂 La Corde au Cou ne sera donc pas mon préféré de sa filmographie.
Mais nouveau jour et nouvelle donne… Aujourd’hui, nous attaquons le gros de la compétition polar, avec un film letton (ça existe !), Red Code Blue.
Pas de présentation particulière, je n’ai pas assisté à la première projection mais à une de ses rediffusions, et je n’en sais pas beaucoup plus. J’y suis allé avec en main le pitch, et quelques préjugés sur les tropes de jeunes flics plein d’espoirs se confrontant à des vieux flics déjà bien installés.
La grande question : allait-on voir un Ripoux balte ? (Ce qui n’aurait pas été désagréable ! Même si pour moi, Philippe Noiret demeure inimitable. 🙂 ) Le réalisateur, Oskars Rupenheits, était pour moi un inconnu total, tout comme son casting, et je ne peux vous en dire que ce que j’ai pu en découvrir sur le site du Reims Polar :
« Originaire de Riga en Lettonie, Oskars Rupenheits remporte le Prix national du cinéma pour son film de fin d’études avant de poursuivre sa formation à la London Film School. Il réalise ensuite plusieurs courts métrages comiques et policiers. En 2018, son premier long métrage, la comédie policière The Foundation of Criminal Excellence, devient le plus grand succès letton de l’année. Red Code Blue est son deuxième film. »
Voilà, voilà. A noter que l’affiche du film évoque « Le Parrain d’Europe de l’Est », rien que ça. Ça va, pas trop la pression ?

De quoi ça parle ?
D’un jeune flic plein d’espoir qui débarque dans un commissariat de vieux pourris, et ça se passe mal.
MAIS le cliché s’arrête là, puisqu’en réalité, le film part dans une direction assez nouvelle à mon sens : notre jeune flic, plutôt que d’être initié à la dure réalité du métier et de modifier ses convictions initiales, va être renforcé dans sa position d’outsider par des choix de scénario et va affronter le système en général, pour que ce soit ce dernier qui change.
Il n’y a pas d’autres antagonistes que les flics eux-mêmes (et, à la limite, un macguffin arménien, chef de mafia évanescent). Tous les alliés potentiels du héros sont aussi ses ennemis, soit par leur vision négative du monde, soit par leur inefficacité. Notre jeune recrue va tenter de faire son boulot, boulot qu’il ne pourra jamais faire, puisqu’au commissariat, il occupe une place d’éternel stagiaire de troisième, dédié à l’observation des conneries des autres.
Cependant, notre jeune flic plein d’espoir possède la foi. Il possède aussi quelques leçons de morales qui lui ont appris que commettre une mauvaise action provoque de la culpabilité, et que cette culpabilité est un enfer intérieur. Aussi, il va risquer sa vie pour tenter de sauver celles des autres, ce qui en soi, est le rôle d’un bon flic.
Pourquoi voir ce film ?
Parce que c’est un très bon film. 😀
Après cet argument de niveau zéro, je développe : le scénario est réussi. (Oui, je suis de ceux qui font passer les intrigues au devant du reste.) Avec une ambiance noire typique des polars nordiques, option enquête du département V. (Au moins sur le début du film, avec un prologue fort mystérieux et sombre, qui à lui seul vaudrait une belle bafouille) La lutte du personnage principal contre le système a un caractère hypnotisant. On passe deux heures trente à le voir se vautrer et à se demander s’il va finir par réussir.
C’est comme regarder un chat essayer de sauter par-dessus un muret.
Au-delà de ça, la photographie est impeccable, et les décors ont un petit quelque chose de stéréotypé qui font qu’on se sent tout de suite en terrain connu. Le commissariat est presque une scène de théâtre, avec ses différentes pièces dont on finit par connaître l’agencement. La morgue est une morgue, sans qu’il soit nécessaire de beaucoup la caractériser. Les églises sont des églises, les rues sont des rues. Ce ne sont pas des lieux mis en valeur, et pourtant, on les mémorise de suite, tout comme on comprend très vite que la ville se découpe en quartier, et que chaque commissariat intervient sur des zones bien délimitées. Une bonne arène géographique claire, ça fait son effet.
Tout le film est très clair, en réalité. Le sujet est limpide, les enjeux sont nets, les actions du personnage pourraient facilement se lister, et cette clarté m’a paru grandement bénéfique, à côté des films plus confus auxquels on a toujours droit à un moment ou à un autre, dans un festival de cinéma.
La tension nerveuse est aussi remarquable, puisque notre protagoniste ne cède jamais à ses émotions. Pas de colère, pas de désespoir, et pourtant, il en aurait le droit. Pour autant, le jeu d’acteur n’est pas morne, et on pourrait percevoir son agacement intérieur croissant, qui gagne également le spectateur.
Je pourrais aussi parler de la bande son, qui commence sur une note de piano diégétique, un petit garçon qui appuie sur une touche, comme on lancerait le film en appuyant sur play, et qui ensuite, se déroule, se déroule… en passant en mode extradiégétique.
En soi, je pense que ce film est très propre, et très scolaire, aussi parce que notre réalisateur letton est jeune et vient de sortir de l’école. Peut-être y a-t-il un parallèle à faire avec le parcours de son héros jeune flic voulant faire un bon boulot, en faisant les choses bien ?
Si je devais faire des pronostics, ce qui est pour le moins risqué à ce stade en n’ayant vu qu’un seul film de toute la compétition, je dirais que celui-ci, très plaisant, pourrait attirer l’attention du jury police, parce qu’il est porteur d’espoirs et de convictions. ^^
A bientôt pour le troisième film du Reims Polar 2026 !
