Premier film de la sélection officielle vu cette année et sans doute le plus mal aimé des critiques, qui l’ont presque unanimement descendu.
Pourquoi tant de haine envers Black Flies ?
Sean Penn serait-il un mouton noir, après le demi-loupé de Flag Day de 2021 ?
Avant d’aborder ce film, il faut que je vous parle quand même deux minutes des dessous du festival de Cannes, pour les accrédités cinéphile, parce que ça vaut son pesant de grains de maïs soufflé.
(Pour ceux qui veulent éviter les états d’âmes, scrollez vers le bas, je parle du film juste après la photo de Sean Penn et Tye Sheridan.)
Billetterie électronique, ton univers im-pi-to-yaaa-aaa-bleuh
Depuis l’après Covid, le festival a mis en place un système de billetterie électronique afin d’éviter les files d’attente.
En 2021, à la mise en place de la billetterie électronique, chacun avait le droit aux mêmes accès à peu de chose près. Et c’était vachement bien, même si le site web ne faisait que planter. (mais c’était les débuts.)
En 2022, le site web plantait toujours (mais cette fois, c’était la faute des hackers russes) sauf que les accrédités professionnels avaient le droit d’y accéder en priorité à 7h du matin, et les « touristes du cinéma », c’est à dire les accrédités cinéphiles, à partir de 8h. Cela rendait les choses plus compliquées, mais c’était jouable avec quelques compromis.
En 2023, les accrédités professionnels ont toujours le droit d’accéder à la billetterie à 7h du matin, mais les « touristes », eux, n’y ont accès qu’à partir de 9h.
A 9h, vous imaginez bien qu’il ne reste plus aucune place pour les films les plus demandés.
On prend donc les billets restants, le plus souvent dans les salles situées en banlieue. Mais après, là encore, malgré toute la frustration que cela peut provoquer, c’est le jeu.
A savoir qu’à tout moment, des places peuvent se libérer, et qu’il y a donc moyen d’attraper une bonne affaire. Ce qui conduit à des comportements excessifs.
F5 F5 F5 F5 F5 F5 F5
Par exemple, il m’arrive parfois de passer une demi-heure sur le site web de la billetterie à appuyer sur la touche F5, en attendant qu’une place se libère. Ou encore, de me connecter au milieu de la nuit pour voir si de nouvelles places sont disponibles. (et appuyer frénétiquement sur la touche F5, évidemment. Celle-ci aura certainement une espérance de vie beaucoup plus courte que toutes les autres touches en F de mon clavier.)
MAIS en 2023 et contrairement aux années précédentes, le festival a rajouté une nouvelle règle : on ne peut plus voir si des places se libèrent sur les films aux mêmes créneaux horaires que ceux déjà réservés.
Par exemple, l’année dernière, je réservais un plan B à 20h. Si une meilleure place se libérait à 20h pour un film plus intéressant, j’annulais mon billet et je re-réservais la meilleure option, et youpi. En ouvrant l’œil et en cliquant vite, j’arrivais à attraper presque tous les films désirés.
En 2023, il faut déjà annuler le billet pour le film réservé pour simplement voir si d’autres places se sont libérées. Ce qui fait que si on annule notre plan B pour voir s’il y a un plan A possible, et que quelqu’un d’autre réserve notre place plan B pendant ce temps, on se retrouve le bec dans l’eau. (Ce qui arrive souvent. Et ce pour rien, puisqu’aucune place plan A ne s’était libérée.)
On est donc obligé de se contenter de troisième ou quatrième choix et de s’y tenir, histoire d’avoir quand même des films à voir. (Heureusement, tous les films sont bons, c’est rare de tomber sur des films auxquels on n’accroche pas.)
Seulement, il y a encore un autre problème.
It’s a small world
Les salles du palais du festival sont trop petites pour accueillir tout le monde.
Vous imaginez, il y a des dizaines de milliers de festivaliers présents, tout le monde a envie de voir des films.
Les cinéphiles sont donc le plus souvent relégués aux salles situées en périphérie de Cannes, tandis que l’hypercentre accueille la presse, les professionnels et le show-biz. (Ceux qui peuvent choisir leurs billets à 7h…)
Comptez une heure de marche, ou une bonne demi-heure de bus à chaque fois pour rejoindre les lieux de projection annexes.
MAIS du centre-ville, il n’y a pas assez de bus pour tout le monde. Il faut donc avoir non seulement un billet, mais encore le cul bordé de nouilles, pour réussir à accéder géographiquement parlant aux films.
La roulette cannoise
A titre d’exemple, prenons une séance à 19h, on est supposé arriver avec 15 min d’avance (les places étant réattribuées à des personnes sans billet 10 minutes avant le début du film). Rajoutons à cela 30 minutes de trajet en bus avec les bouchons. Prenons en compte qu’il y a un bus toutes les dix minutes… en théorie.
Nous voilà donc partis à 18h, pour la séance de 19h, avec une bonne marge de sécurité. MAIS le bus prévu ne passe pas. Le bus suivant indique être complet et ne s’arrête pas. Le bus d’après indique également être complet. Le bus d’encore après ne passe pas.
On se retrouve donc à 18h50 toujours au même point de départ, légitimement agacés avec les autres accrédités qui partagent la même infortune. Évidemment, la séance de 19h est foutue, parce qu’avec 30 minutes de trajet, aucun espoir de pouvoir rentrer dans la salle avec à minima 20 minutes de retard.
Et ironie du sort…
No show, no game
Le festival sanctionne les accrédités cinéphiles qui ne se présentent pas aux séances. Les accrédités presse ne sont pas concernés par les sanctions, parce que pour eux c’était ingérable. Mais pour les cinéphiles, nous on doit gérer.
Cela part d’une bonne intention, parce que ça pousse les gens à annuler et à redonner leur place. Mais parfois, on n’a pas l’intention d’annuler et on se retrouve dans l’incapacité d’accéder à la salle en temps et en heure.
Vous manquez votre séance, vous êtes donc gratifiés d’un « no show ». Deux « no shows » et voilà tous vos billets durement réservés annulés (ce qui signifie qu’ils sont immédiatement réservés par tous les concurrents appuyant frénétiquement sur la touche F5) et votre accréditation désactivée. Il faut ensuite se rendre au bureau des accréditations pour expliquer la situation et se justifier. Telle est la dure vie du festival.
Bilan de l’affaire, heureusement que Cannes est une jolie ville et qu’on peut aussi y faire du tourisme. Ça permet de meubler les séances « ratées » et à vrai dire… parfois, ça ne fait pas de mal non plus de se reposer un peu. Mais cela n’efface pas la frustration de vivre le festival en demi-teinte, bien loin de la magie des conférences de presse et des séances en présence des équipes de film, que tout le monde voit à la télé. Le festival de Cannes, dans ma tête, ressemblait à autre chose qu’une semaine de bataille pour entrer dans les salles. (et pourtant j’ai l’habitude. Et j’y retournerai avec plaisir l’année prochaine. Mais cette année fut particulièrement difficile, en terme d’accès aux salles.)
Ce serait tellement bien, parfois, un plan qui se déroule sans accroc.
(Oui, je n’ai pas aimé me prendre un « no show » immérité à cause de ces foutus bus.)
Black Flies maintenant. Parlons film, puisque heureusement, on ne les loupe pas tous. 🙂

De quoi ça parle ?
Une quête initiatique. (Avec des morts partout.)
Un jeune newbie ambulancier, qui fait ça pour payer son loyer de Chinatown en attendant d’être pris en médecine, découvre le quotidien des nuits à Brooklyn.
Au programme, toutes sortes d’interventions de terrain et d’anecdotes cradingues.
Pourquoi voir ce film ?
Eh bien, j’ai lu beaucoup de mauvais retours sur ce film, mais à mon sens, il s’agit d’un film noir réussi. (Au sens glauque et poisseux du terme.) L’idée centrale est de montrer la réalité de la profession d’ambulancier dans un quartier grandement tendu, où on ne peut pas venir en aide à quelqu’un sans se faire traiter d’enculé, où la majorité des petits bobos sont des plaies par balle et où les gens crèvent sur le chemin de l’hosto à 90% du temps.
Avec une ouverture de la thématique centrale sur la question de la morale : soigne-t-on toujours tout le monde et toujours de la même manière ? Est-ce que parfois on baisse les bras ? Est-ce qu’on doit sauver des assassins ?
Le film présente une jolie photographie (certes classiques, images de nuit, lumière d’ambulance, tout le tsintouin), une recherche dans l’horreur et l’épouvante, parfois un peu gratuite.
Surtout le jeu d’acteur de Tye Sheridan en premier rôle masculin est remarquable. Parfois, je me suis demandé s’il n’en faisait pas un peu trop, mais on sent une volonté de bien faire et il aurait pu prétendre au prix d’interprétation masculine. (Mais ses concurrents étaient meilleurs que lui.)
Il y a deux points négatifs qui ont été levés dans les critiques lues jusqu’à présent : le film ne comporte presque aucun personnage féminin. C’est à demi-vrai. Disons que le film comprend un personnage féminin secondaire qui n’est là que pour montrer l’incapacité du protagoniste à vivre normalement, à côté de son métier. En gros, ils baisent, et puis à un moment, ça ne baise plus. Et puis, il y a des tas de petits rôles féminins, mais peu flatteurs…
Le second point négatif est qu’il s’agit d’ambulanciers blancs, qui vont sauver tous les non-blancs du coin, qui sont systématiquement traités de toxicos ou de trafiquants. Cliché connu. Le film joue de cet aspect-là, et ne cherche pas à montrer le quartier de Brooklyn tel qu’il est, mais tel qu’il est perçu lors de ses pires nuits. Je comprends que cela ait pu agacer. Cependant, le film ne développe aucun message fondé sur les origines ethniques ou la couleur de peau, il m’a semblé que les critiques ont prêté au film des intentions qu’il n’avait pas. On peut reprocher par contre une maladresse scénaristique.
Mais en même temps… Si c’était pour sauver des chatons coincés sur un arbre, des chevilles tordues ou des crises d’asthme, Black Flies n’aurait plus aucun intérêt. Peut-être Jean-Stéphane Sauvaire a-t-il eu tort de situer géographiquement son histoire à Brooklyn, ce qui n’était pas indispensable. Mais quand on veut parler de Gotham City, ou de Sin City, on ne peut pas jouer en même temps la carte du réalisme. Peut-être a-t-il eu tort de prendre des acteurs blancs pour ses premiers rôles, ou de n’avoir mis que des acteurs non-blancs dans ses personnages secondaires. Peut-être est-ce un problème de casting, finalement, plus qu’un problème de scénario.
Jean-Stéphane Sauvaire semble avoir voulu faire un film « à l’ancienne », qui aurait bien fonctionné vingt ans plus tôt, sans qu’on ne se pose de question. Mais au vingt-et-unième siècle, il est vrai que ce film manque de réflexion et parait en décalage avec notre époque.
