13 questions
à l’auteur Béatrice Hammer
Vous connaissez l’appel de l’interview ? C’est cette sensation frétillante qui vous obnubile, lorsque vous lisez un bon bouquin et que vous avez des questions à son sujet. Le meilleur médicament, c’est d’attraper sa boîte mail et d’entrer en contact avec l’auteur.
Béatrice Hammer, celle que je rencontre aujourd’hui, n’est pas une débutante ! Elle a déjà récolté plusieurs prix littéraires, elle possède une carrière complète de traductrice, réalisatrice, scénariste, rédactrice en chef ; elle touche à tout, y compris au théâtre, et… bref. C’est une grande dame.
Lorsque j’ai vu qu’elle avait sorti son premier polar chez Alter Real — une petite maison d’édition en pleine croissance — je me suis laissé tenter. Une Baignoire de sang : pour un monstrothécaire, c’était presque trop beau ! Un crime versant dans le spectaculaire devait forcément cacher un monstre puissant.
Sauf qu’en réalité, dans Une Baignoire de sang, le monstre ne se dissimule pas. Il s’agit d’une de nos protagonistes. Elle se déclare elle-même méchante, persuadée que la cruauté de la vie vise à la sanctionner de son comportement.
Dans un récit qui mélange les genres, Béatrice Hammer joue avec les clichés pour brosser un portrait plein d’humanité de son monstre, tout en résolvant un incroyable meurtre grâce à la pugnacité de son enquêtrice, Gloria Basteret.
(Basteret… Basteret… Rajoutez trois lettres et ça vous donne Baker Street. J’dis ça, j’dis rien !)

D’abord au commencement était le pitch :
« Pourquoi Julie, jeune pigiste talentueuse, est-elle morte, les veines ouvertes, dans sa baignoire ? Et qui est donc Mina, cette jeune fille asociale, qui vit dans la rue depuis le jour de ses 18 ans, et dont les proches semblent mourir les uns après les autres ?
Gloria Basteret, enquêtrice à la Crim, va tout faire pour répondre à ces questions. En plus de son enquête, Gloria doit supporter les exigences de son nouveau chef qui la déteste, s’occuper seule de ses deux enfants, veiller au bien-être d’un cheval nain… et rêverait de réinvestir une vie amoureuse trop longtemps négligée. Ceci l’amène à user de méthodes peu orthodoxes, sans prendre la mesure des dangers qu’elle fait courir à ses proches, en particulier à ses enfants.
Dans ce roman noir plein de suspense, Béatrice Hammer bouscule les clichés et met en scène des personnages aussi attachants qu’originaux.»
Pourquoi ce livre dans ma monstrothèque ? Parce que c’est un roman moderne qui associe humour et enquête policière, et qu’entre deux thrillers sordides, ça fait du bien. En plus, c’est un chouette page turner, il se lit à une vitesse !
Ce roman plaira à ceux qui aiment les polars légers et ceux qui apprécient les bouquins à la Virginie Grimaldi. L’intrigue principale est parfois délaissée pour les à-côtés de la vie de flic au féminin : gérer ses enfants, sa hiérarchie, ses angoisses et ses ambitions. Je sais que Béatrice Hammer refuse toute appellation chick-lit, parce que son roman va au-delà d’une littérature de genre. Gloria, c’est sa manière de combattre l’éternel détective mâle alcoolique et désœuvré. Béatrice compose pour tous les publics, et en premier lieu, pour ceux qui — comme elle — adorent les personnages forts.

« Elle a écrit quelque chose sur mon dossier, elle a parlé de mauvaise pente, m’a dit que j’avais eu beaucoup de chance de ne pas aller en prison, qu’il fallait que je fasse attention.
Elle m’a changée de chambre. Elle m’a mise avec les autistes. J’ai mis un peu de temps à comprendre que c’était normal, qu’elles tapent leur tête contre les murs en criant.
Ensuite, je me suis habituée. »
Une Baignoire de sang, écrit par Béatrice Hammer
Q : Bonjour Béatrice. Peux-tu nous présenter ton parcours en quelques mots ?
Béatrice Hammer : Bonjour Mokkimy, et d’abord merci beaucoup de m’inviter dans ta monstrothèque ! Je suis ravie et super touchée !
Mon parcours est tout simple : grande lectrice, je rêvais de devenir écrivain, j’ai commencé par écrire des nouvelles, j’ai eu la chance de remporter un prix à un concours, le Président du jury m’a encouragée à écrire un premier roman, ce que j’ai fait, et de fil en aiguille, après un petit détour par le théâtre puis par l’écriture de scénarios et la réalisation audiovisuelle, on arrive à ce polar !
Q : Tu es déjà une habituée du milieu de l’écriture, mais avec ton roman « Une Baignoire de sang » publié chez Alter Real, tu signes là ton premier polar. Qu’est-ce qui t’a donné envie de passer de la littérature blanche à la littérature noire ?
Béatrice Hammer : En tant que lectrice, je lis pas mal de polars, j’aime beaucoup ce genre littéraire. En tant qu’écrivain, j’ai toujours aimé raconter des histoires, de poser des questions au début d’un livre et de n’y répondre qu’à la fin… Faire un polar semblait naturel ! Comme je trouvais que les univers de mes lectures étaient un peu trop souvent masculins, avec des détectives torturés, alcooliques, divorcés, qui n’arrivaient pas à communiquer avec leurs enfants, et des créatures de rêve qui leur tombaient dans les bras, j’ai eu envie de faire quelque chose de différent, en donnant les rôles principaux à des femmes, et en mettant en scène une enquêtrice « normale », ni horriblement torturée, ni complètement névrosée, et qui s’occuperait du mieux qu’elle pourrait de ses deux enfants… ce qui ne l’empêcherait pas, bien sûr, d’avoir des façons bien à elle de travailler et d’être brillante.
Q : La baignoire n’est pas seulement un titre, c’est aussi le lieu du crime où dès les premières pages nous découvrons notre cadavre, Julie. Comment as-tu choisi cette scène d’ouverture ?
Béatrice Hammer : Je n’avais pas prévu de donner ce titre à mon roman, qui, à l’origine, s’appelait Mu (la lettre grecque). Plusieurs bêta-lecteurs m’ont dit que ça n’accrochait pas, que ça ne faisait pas assez « polar ». Du coup, j’ai demandé des idées autour de moi, et c’est ma fille aînée qui a trouvé le titre, qui fait le job, même si mon livre est plutôt un roman noir qu’un roman gore !
Pour la scène d’ouverture, je voulais commencer, de façon classique, par la découverte d’un cadavre, et qu’une première question se pose : meurtre ou suicide ? L’idée de la baignoire est venue de cette façon.
« Gloria appelait toujours les cadavres par leur prénom. Il lui semblait que c’était le minimum qu’elle pouvait faire pour eux. »
Une Baignoire de sang, écrit par Béatrice Hammer
Q : Dans ton roman, tu utilises un système de narration alternée entre tes deux protagonistes, Gloria l’enquêtrice que tu nous présentes immédiatement et la seconde, une petite fille en souffrance nommée Mina. Cette narration alternée était-elle un choix défini en amont de l’écriture ou s’est-elle plutôt imposée lors de la rédaction ?
Béatrice Hammer : Mon idée de départ était de faire alterner un récit classique, à la troisième personne, racontant l’enquête, avec un récit à la première personne, d’un personnage qui semble tout à fait extérieur au crime. J’avais envie que le lecteur soit intrigué par ce personnage, et qu’il se demande – avant même que Gloria ne se pose la question – s’il s’agissait de l’assassin. Mais chut, je n’en dirai pas plus !
Q : Au cours du récit, tu t’amuses à renverser certains clichés sur les hommes et les femmes… D’ailleurs, les femmes de ton récit sont toutes fortes, déterminées et avec du caractère. Est-ce que tu te considères comme un auteur engagé ? Plutôt féministe ?
Béatrice Hammer : Ah, mais oui, bien sûr, je suis féministe dans ma vie personnelle ! En revanche, je ne suis pas fan de la littérature engagée, je préfère la littérature tout court ! Mais ma sensibilité transparaît sûrement dans ce que j’écris. C’est vrai que j’ai tendance à imaginer des personnages féminins forts ; dans mes premiers romans, les hommes étaient souvent faibles ! Mais j’ai mûri, et puis je n’ai pas envie d’écrire toujours le même genre d’histoire. Dans Une baignoire de sang, il y a plusieurs personnages masculins que j’aime beaucoup et qui sont loin d’être faibles, que ce soit Kalter, le médecin légiste, Arici, l’ancien patron, ou encore Rachid, le coéquipier…
« On ne devrait jamais avoir d’enfant quand on veut être flic.
On ne devrait jamais être flic quand on veut avoir des enfants. »
Une Baignoire de sang, écrit par Béatrice Hammer
Q : De la même manière, tu mets le pied là où ça grince un peu. Tu abordes des sujets comme les scandales sanitaires, les foyers pour enfants, le milieu de la rue ou plus étonnant la paperasserie administrative et les personnes qui parlent fort dans les trains… Tout le monde s’en prend une louche avec Gloria, hormis son cheval nain ! Est-ce qu’en tant qu’auteur, tu en profites pour régler quelques comptes au passage ?
Béatrice Hammer : Régler des comptes, je ne crois pas, mais évoquer des situations que j’ai pu rencontrer dans la vie, soit parce que je les ai vécues personnellement, soit parce que je sais qu’elles existent, certainement. Par exemple le sort des enfants de l’Aide Sociale à l’Enfance, en particulier de ceux qui ne peuvent pas être adoptés, m’a toujours semblé terrible, et le fait que rien ne soit prévu pour les aider une fois qu’ils sont majeurs me révolte. C’est tellement jeune, 18 ans, quand on a eu une vie cabossée !
Q : Ton roman est résolument un polar, ambiance Quai des Orfèvres, mais également assez proche de ce qu’on peut voir dans les séries télévisées américaines. En définitive, l’univers judiciaire m’a paru assez fantasmé, pour coller à la vie déjà bien burlesque de Gloria l’enquêtrice. Ses méthodes sont peu orthodoxes ! Comment as-tu choisi de travailler l’aspect Crim’ ? Est-ce que tu as choisi de coller à la réalité sur certains points et de t’en éloigner pour d’autres ?
Béatrice Hammer : J’avais envie de raconter l’histoire de quelqu’un qui fait bien son travail, de façon efficace, mais sans toujours respecter les règles de façon stricte. Mon expérience dans le monde du travail est qu’il est souvent indispensable d’utiliser des méthodes un peu déviantes si l’on veut arriver à un résultat… et que les petits chefs ont beaucoup de mal à le supporter. Je pense que ce genre de chose est un peu universel : la bêtise a souvent beaucoup de pouvoir, mais personne n’a envie de l’avouer…
Q : S’agissant de Gloria, une grande partie de ton récit relate avec beaucoup d’humour ses petits tracas du quotidien. (Sa mère, son ex, ses nouvelles conquêtes, ses enfants…) Sur ce point, on pourrait presque aussi l’étiqueter feel good. Est-ce que tu as voulu mélanger les genres, brouiller les pistes ?
Béatrice Hammer : J’ai du mal avec les étiquettes ! Quand j’écris, de façon générale, je ne cherche vraiment pas à « coller » à l’une ou à l’autre. Ici, comme c’était un polar, j’ai accepté certaines contraintes du genre : un cadavre au départ, une enquête, et la solution à la fin du livre, mais ça s’est arrêté là.
Ceci étant, d’après les retours que j’ai eus, je pense en effet que, malgré la noirceur de certaines choses qui sont racontées, notamment sur le parcours de Mina, la lecture de ce livre ne met pas horriblement mal à l’aise : on n’en sort pas traumatisé. C’était bien ce que j’avais envie de faire, pour cette première incursion dans le monde du polar !
« Gloria applique la méthode préconisée par Arici pour être impénétrable : elle pense à ses impôts. Et répond à Dutilleul qu’elle n’a de preuves ni dans un sens ni dans l’autre. »
Une Baignoire de sang, écrit par Béatrice Hammer
Q : Pour en revenir à ta seconde héroïne Mina. Celle-ci est le monstre présumé de ton récit. Elle se décrit elle-même comme laide, méchante, détestable et avec une bonne part de violence latente. Pourquoi as-tu souhaité lui donner cette apparence ?
Béatrice Hammer : J’avais très envie de faire en sorte que le lecteur soit peu à peu « pris » par l’intériorité de Mina, qu’il éprouve de l’empathie pour ce personnage, qu’il soit touché par elle. Une lectrice m’a dit, en parlant d’elle, qu’elle ne regarderait plus jamais les SDF de la même manière maintenant qu’elle avait lu mon livre. Cela m’a beaucoup touchée. Si ce livre peut faire aimer Mina, s’il peut faire sentir aux lecteurs que nous sommes tous humains, il a atteint son but !
Q : Ce roman aborde une thématique récurrente autour de la quête du père. D’un côté Julie et Mina n’ont pas connu le leur, et Gloria, elle, a trop bien connu celui de ses enfants et souhaiterait s’en débarrasser. Dans une certaine mesure, elle cherche parmi les nouveaux hommes de sa vie celui qui pourrait venir lui succéder. Est-ce que tu as voulu créer un contraste entre les pères absents et ceux trop présents ?
Béatrice Hammer : Ah, c’est amusant, non, ça ne m’a pas traversé la tête. En ce qui concerne la quête de Julie, qui entraîne Mina dans son sillage, j’avais depuis longtemps envie de raconter l’histoire de deux sœurs que tout éloigne, dont les vies seraient très différentes, et qui ignoreraient chacune, au départ, l’existence de l’autre.
En ce qui concerne le désir de Gloria, je ne suis pas sûre qu’elle cherche un nouveau père pour ses enfants. Elle est surtout meurtrie de ne pas avoir réussi à bâtir une relation stable avec Pierre, malgré l’amour qu’ils partageaient. Je crois que c’est terrible d’avoir un conjoint bipolaire, et que dans certains cas on est obligé de rompre, même si c’est la dernière chose que l’on souhaiterait, pour soi-même ou pour ses enfants. Pour moi, les extravagances de Pierre, qui est clairement maniacodépressif, sont tout sauf amusantes : elles sont pathétiques.
« Quelle idée d’aller fouiller dans la merde ! Ma mère lui avait dit, ce type est un minable, qu’est-ce qu’elle imaginait ? Que ma mère se trompait, que c’était un type bien, que s’il avait rien fait pour elle depuis toutes ces années, c’était pas de sa faute ? »
Une Baignoire de sang, écrit par Béatrice Hammer
Q : Envisages-tu de réécrire d’autres polars avec pour héroïne Gloria Basteret ? Peut-on s’attendre à une suite ?
Béatrice Hammer : Faire une série, c’était vraiment mon idée quand j’ai écrit ce premier opus. J’avais même envie d’écrire des préquels, de montrer Gloria travaillant avec Arici, vivant avec Pierre, les enfants plus jeunes, etc. J’ai toujours cela en tête, j’ai envie de faire vivre ces personnages dans d’autres livres… Mais j’ai d’abord d’autres projets d’écriture.
Q : Quels monstrueux projets nous réserves-tu pour l’avenir ? Bientôt une nouvelle édition ?
Béatrice Hammer : J’ai plusieurs romans en cours, à différents stades de leur développement : recherche d’un éditeur, corrections, conception…, et j’ai aussi un scénario de film pour lequel je recherche des financements. Ce ne sont pas les idées, mais le temps qui me manquent !
Last but not least, j’ai eu récemment le plaisir de trouver un super éditeur associatif qui m’a proposé de republier un de mes précédents romans, dont j’avais repris les droits. Le livre s’appelle Cannibale Blues, il se déroule dans le petit monde des expatriés, et aborde avec une bonne dose d’humour la question des rapports entre Occidentaux et Africains. Il met en scène Ramou, un jeune Français plein d’enthousiasme et Joseph, celui qui a décidé d’être son boy. Comme dans le film « The Servant », on comprend assez rapidement que ce n’est pas le petit maître qui tire les ficelles… La sortie de ce roman est imminente, grâce aux éditions d’Avallon, gérées par un petit groupe de bénévoles qui font un superbe travail éditorial.
Q : Et pour finir, l’affreuse question. Si tu devais choisir un livre ou un film à placer sur une étagère de la monstrothèque, lequel et pourquoi ?
Béatrice Hammer : Un livre pour la monstrothèque ? Je pense que je choisirais Ellen Foster de Kaye Gibbons. La lecture de ce roman m’a beaucoup marquée, il décrit le parcours d’une enfant adoptée, à qui Mina ressemble un peu. C’est un livre fort, qui nous attrape et ne nous lâche plus, en nous faisant partager l’intimité d’un monstre… tellement humain !

Un grand merci à Béatrice Hammer, pour sa participation !
L’ouvrage « Une Baignoire de sang », fraîchement sorti en mars 2020 est disponible notamment sur le site de l’éditeur, Alter Real, qui a une toute nouvelle boutique en ligne.
Le roman est assez court et pèse 311 pages. Il s’agit pour l’instant d’un one shoot s’inscrivant dans le genre polar cozy mystery, option « mais pas que ».
Si vous souhaitez découvrir Béatrice Hammer, ses recettes de cuisine, ses plans machiavéliques pour conquérir le monde, voici sa carte de visite :
