Film : Enragé de Derrick Borte

D’après un scénario de Carl Ellsworth

Sous pression : ces petits riens qui finissent par nous rendre fous.

« Je crois que ce type me suit… »

Enragé de Derrick Borte

Vous avez passé une mauvaise journée ? Eh bien, faites attention à ne pas vous transformer en monstre.

Mine de rien, c’est ce qui est arrivé à notre antagoniste du jour. Après un licenciement difficile à quelques mois de la retraite, Monsieur Méchant est trompé par son épouse. Il y a les médicaments, il y a la fatigue, les insomnies sans doute. Rajoutez un peu de colère contre le monde entier, mettez sous cocotte, et laissez bouillir trop longtemps. Et paf ! Nous voilà avec un bel enragé.

Ça tombe bien, c’est le titre du film. (Encore des gars qui ont été le chercher loin.)

Enragé de Derrick Borte rejoint les rayons de la Monstrothèque.

Cri d’alerte : ce film est interdit aux moins de 12 ans avec avertissement, en raison de « la tension extrême » (mouais…) et des scènes de violences de nature à perturber le spectateur. (Vous l’aimez à quelle cuisson, le petit frère ?)

Le pitch, en quelques mots :

Madame Gentille est au feu rouge. Devant elle, Monsieur Méchant met du temps à démarrer, et ça l’agace. Elle frappe son klaxon, appuie sur l’accélérateur et lui envoie droit dans sa face un geste relativement courroucé.  

Monsieur Méchant, les nerfs en pelote, décide de lui donner une leçon. Vroum, vroum, il la talonne dans le but de lui pourrir la vie. Après tout, il n’a plus rien à perdre, il est déjà recherché par la police pour le meurtre de sa femme. La prochaine dans sa ligne de mire, ce sera elle.

Concept simple, mais efficace.

Par contre, le résultat n’est pas au niveau de ce qu’on pourrait attendre, et c’est bien dommage.  

« Vous n’avez jamais eu une mauvaise journée. Vous allez comprendre. »

Enragé de Derrick Borte

Ce quidam qui vous veut du mal :

Toute la difficulté consiste à raconter une histoire basée sur les interactions de deux inconnus qui, pour un coup de klaxon discourtois, vont se détester jusqu’à ce que mort s’ensuive. Partant sur la thématique des incivilités du quotidien, nos personnages vont perdre pied et aller de plus en plus loin dans un déchainement de violence.

Cependant, même si on a le droit de temps en temps à un concours de plaintes du genre « oui, mais moi, ma vie est pire que la tienne », les échanges demeurent limités. Épurés à l’extrême, sans véritable background, Monsieur Méchant et Madame Gentille se résument par leur fonction manichéiste.

S’agissant de l’héroïne, le scénariste Carl Ellsworth a été plutôt malin et nous a tout de même présenté en introduction à l’intrigue ses alliés (son frère, sa future belle-sœur, son gosse, son meilleur pote…) ses adversaires (son ex, son ex-employeur), ses faiblesses (toujours en retard !) et ses besoins (apprendre à se responsabiliser, son fils étant plus mature qu’elle…)

Pour elle, nous savons donc l’essentiel, nous percevons un axe de progression possible et pouvons suivre sa transformation d’un bout à l’autre du récit. Good job.

Par contre, pour Monsieur Méchant… C’est bien triste, mais il n’y a pas grand-chose à en dire.

Il n’a pas de nom. Dans le générique de fin, on le désigne par « L’Homme ». Il est comparé par l’équipe de production au requin anonyme des Dents de la mer, prêt à surgir dans votre dos ou sous vos jambes. Sous couvert de vouloir créer un personnage pouvant être n’importe qui, notre scénariste a accompli le minimum syndical en laissant une carapace vide à la disposition de l’imaginaire du spectateur. 

C’est un meurtrier furieux lambda, un « enragé de la route » quoi. (Quand je vous dis que le titre n’a pas été long à dégoter !) Il pourrait être vous ou moi.

Le rôle aurait pu être intéressant, pourtant… si Russell Crowe ne se limitait pas à pousser des grognements d’ours tout en jetant de gauche à droite des regards mauvais. Avec la régularité d’un balai d’essuie-glace. Et le côté agaçant d’un clignotant qu’on oublierait d’arrêter. (OK, j’avoue, j’ai vu le film en VF, ça n’a pas dû aider.)

Russell Crowe avait prévenu lors du casting qu’il ne sentait pas de jouer un type ne se définissant que par sa méchanceté gratuite. Son intuition était la bonne… Si c’est tout à son honneur de s’y être essayé quand même, le défaut de personnalité du personnage lui nuit désespérément.

Notre scénario est donc déséquilibré et deux roues au moins nous manquent pour avancer correctement.  

« Sortez-moi le grand jeu, vous allez en avoir besoin. »

Enragé de Derrick Borte

Variations autour du thème principal :

Toutefois, je dois donner un bon point pour un effet de style qui a été particulièrement réussi. Roulement de tambours, j’appelle sur le podium et sous une pluie de paillettes les oppositions thématiques.

Le concept cher à John Truby consiste à aborder un sujet central (ici, la mauvaise humeur) et à le développer de manière à ce que tout le monde exprime son opinion, le mieux étant de créer des points de vue divergents et contraires, ce que l’on nomme également variations.  

Le film commence par nous expliquer en voix off par des extraits de journaux télévisés à quel point nous pouvons être sensibles au blues du lundi matin, à la déprime saisonnière, au stress, à la nervosité, à la pression. Partant de notre irritabilité, nous voyageons jusqu’à sa conséquence logique : les incivilités qui nous échappent. Insultes du bout des lèvres, doigts d’honneur qui se perdent, queue de poisson, et stade ultime : les violences physiques entre individus à fleur de peau.  

Cette semaine à Bordeaux, un homme a été tabassé parce qu’il traversait trop lentement au passage piéton. Le sujet nous touche, il n’est pas réservé qu’aux Américains, il n’est pas fictif, ni même exagéré.  

Je ne vais pas revenir sur la tragique existence de Monsieur Méchant, mais il faut savoir que Madame Gentille en est peu ou prou au même stade : vie foutue, divorce, licenciement, frère qui squatte chez elle gratos, ex qui veut lui prendre son pognon, et toujours en clef de voute ces fichus embouteillages sur l’autoroute qui lui occasionnent des retards récurrents.

Madame Gentille, elle en a gros elle aussi, comme Monsieur Méchant.

Sauf que chaque personnage va réagir dans des proportions différentes, d’où cet effet de variations sur le thème central. Monsieur Méchant va tuer des gens pour se détendre, Madame Gentille, elle, se contente de faire preuve de mauvaise foi et de quelques paroles blessantes.

Le problème est qu’on ne sait jamais quel va être le comportement de son interlocuteur, lorsqu’on s’énerve.

Ce jour-là, c’était le mauvais endroit au mauvais moment, avec le mauvais gars.

Le jeu du chat et la souris

Une fois la hache de guerre déterrée entre nos deux personnages principaux, nous sommes embarqués dans un récit routinier. Je te poursuis, te menace, je m’en prends à tes proches… (une heure) puis l’inverse, c’est toi qui me cours après, qui me pourchasses, qui m’intimides… Bref, ça tourne en rond.

Ce film, je l’aurais bien appelé « increvable » tellement ça m’a paru long.

En plus, comme notre réalisateur Derrick Borte voulait partir sur un esprit de course poursuite automobile, l’essentiel de l’action se déroule sur les routes américaines. On aurait pu espérer des crissements de pneus et du caoutchouc qui brûle, mais non. C’est plutôt du La la land, avec des siècles d’embouteillage qui n’en finissent pas.

Vous avez déjà vu un sprint d’escargots ? Eh bien, c’est pareil.

La plupart des effets spéciaux ont été placés dans la bande-annonce pour aguicher le spectateur, ce qui rend la publicité trompeuse… Les meilleures séquences ne sont pas celles en voiture, mais plutôt celles de manipulation et de torture psychologique entre nos deux personnages, puisque Monsieur Méchant est particulièrement intelligent lorsqu’il souhaite faire du mal.  

Pendant ce temps, bloqués sur la chaussée… On attend… On patiente… On met la radio. Notre héroïne joue avec son téléphone portable et découvre le concept tellement moderne de la géolocalisation. (C’est à se demander de quelle génération elle est !) Sa voisine dans la voiture de droite se maquille dans le rétroviseur. (Mauvaise idée. C’est une chemise rouge : son cadavre aura des yeux de panda.)

Et si je vous dis qu’en point d’orgue c’est le gamin qui se manifeste auprès de sa mère pour solutionner la situation ? Grâce à une stratégie Fortnite ?

Ça m’aurait fait le même effet, en voyant James Bond assisté par un élève fan de la rubrique truc et astuces de Pif Gadget. Le peu de crédibilité du film s’efface dans une résolution trop simple.

Nos personnages ont beau courir, les faiblesses du scénario ne se rattraperont jamais jusqu’au générique de fin.

Parlons monstre

Avec cet Enragé, nous revenons à la catégorie des émotions humaines capables de nous faire basculer vers le côté obscur.

N’importe qui peut se métamorphoser en monstre si on l’assaisonne bien. Nous pouvons tous sortir « hors de nous » et devenir dangereux.

Que celui qui n’a jamais crié derrière sa vitre après le véhicule de gauche ou de droite se manifeste. Qui n’a jamais eu de mouvement d’humeur pris dans un long et tortueux bouchon ? Qui n’a jamais râlé face aux ralentissements liés à des travaux inopinés, surgissant devant vous telle une malheureuse erreur Windows ?

La rage routière, comme on la nomme, s’est beaucoup fait connaître aux USA à compter des années 1980. Ce sont nos compatriotes américains qui ont inventé ce terme, pour expliquer pourquoi des gens au demeurant bien-pensants se finissaient à l’arme lourde sur le macadam.

Plus récemment, en Allemagne, un conducteur de camion a tiré 700 cartouches dans le véhicule qui le précédait parce qu’il était — un peu — énervé.

Ces scènes sont devenues populaires grâce aux caméras embarquées, que l’on peut désormais fixer sur les tableaux de bord… La médiatisation des images a peut-être amplifié le phénomène, je ne sais pas. En tout cas, il est tellement facile aujourd’hui de partager des vidéos sur le web que vous devriez vous méfier à votre prochain geste d’humeur… Vous pourriez buzzer.   

Il paraît que ce phénomène touche essentiellement le sexe masculin et les trentenaires. Des statistiques existent sur le sujet. Mais je vais vous dire… tout le monde peut être touché par une crise de nerfs et ce dans tous les domaines.

Il y a quelques années, un spectateur a tué son voisin au cinéma parce qu’il mangeait du popcorn trop bruyamment. Crime abominable, certes. (Le meurtre, pas la consommation de popcorn, hein.)  

Il y a quelques heures, des Parisiens abasourdis par la défaite de leurs idoles massacraient des vitrines et enflammaient des voitures. …Mais pourquoi tant de haine ?

Je vous rappelle enfin les combats de catch organisés pour des pots de pâte à tartiner en promotion dans certains de nos supermarchés.

Le monstre qui perd prise et qui renie toute humanité a toujours un petit côté surréaliste. Cependant, pour qu’il fonctionne, il doit évoluer dans un univers au contraire rationnel et crédible. De cette opposition va naître cette impression de folie.

En cas de fureur absurde, la problématique n’est plus d’expliquer l’origine de cette colère, mais les raisons pour lesquelles le grand contrarié va s’en prendre à votre héros.

L’exemple le plus connu est le long-métrage Duel, tourné en à peine plus de dix jours par Steven Spielberg, dans laquelle un camion cherche à faire la peau à une voiture, sans que l’on comprenne pourquoi. (Cette recherche de compréhension nous tient en haleine jusqu’à la dernière minute.)

Dans un autre genre, vous avez le remarquable Joker avec Joaquin Phoenix, où nous décryptons la chute d’un individu dans l’abime de la folie, suite à une succession d’éléments déclencheurs familiaux et professionnels.

Si vous aimez Ben Affleck et Samuel L. Jackson, vous pouvez regarder Dérapages incontrôlés, un bon film qui commence à dater, et dans lequel un simple accident de la route va créer un enchainement de catastrophes dans un règlement de compte improbable.

Sinon, évidemment, il y a le personnage Marvel de Hulk, l’homme qui devient géant vert quand il est contrarié, la plus évocatrice de toutes les transformations en monstre. La colère a un visage et un nom.

Et vous alors, ça vous est déjà arrivé de tomber sur un enragé ?

Sources : Allociné, Wikipédia, Copyright 2020 LEONINE DISTRIBUTION GMBH

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