Sixième projection, un rattrapage pour découvrir le film Grand Prix 2023 et prix de la critique 2023.

OVNI.
Ce film est tiré du roman Dent de Sagesse de Lei Mi (ne cherchez pas en France, même Google ne connait pas.)
Son réalisateur Soi Cheang est un couteau suisse à la longue filmographie : acteur, producteur, scénariste, réalisateur, producteur, après avoir enfilé jadis les casquettes de second et troisième assistant, etc. Il a même déjà travaillé au son.
Il est régulièrement nominé au Hong Kong Film Award du meilleur réalisateur, sans victoire jusqu’à présent, mais ça ne saurait tarder.
Côté acteurs, Mason Lee (le fils d’Ang Lee) brille en rôle de soutien masculin. Le premier rôle est interprété par Gordon Lam, grand acteur asiatique multiprimé. Gordon Lam a remporté en 2017 le Hong Kong Film Award du meilleur acteur pour sa performance dans Trivisa, suivi peu de temps après par le prix Variety Star Asia (outre d’autres prestigieux totems).
Liu Xin, premier rôle féminin, a quant à elle décroché le trophée de la meilleure actrice au Hong Kong Film Award pour son rôle dans Limbo.
Malgré ses nominations et prix réguliers en compétition, Limbo va connaître un meilleur avenir dans les pays occidentaux que dans son pays d’origine, où il a été interdit de diffusion. (Si vous voulez en savoir plus sur les problématiques actuelles du cinéma chinois, un article de Slate)
En soi, Limbo est un peu le genre de film noir qui aurait pu sortir aux USA autrefois, mais qui aujourd’hui, à l’heure où des films comme Titane font blêmir la ménagère (alors que bon…), risque d’avoir du mal à trouver sa place, partout où il ira.
Le film est bluffant, mais également d’une grande cruauté.
Il voulait faire un film en noir et blanc, parce qu’ainsi se reflète le mieux le monde, disait Soi Cheang dans sa présentation. (bon, on sait que le recours au noir et blanc avait pour but d’éviter la censure chinoise, mais ça n’a pas marché…)
Le noir et blanc ne fait pas de cadeau. Il brouille les détails, mais n’amoindrit pas le choc que peut provoquer ce film, aussi puissant que déconseillé aux âmes sensibles.
De quoi ça parle ?
Une des affiches propose en illustration une citation de Jim Morrison : « la vie fait bien plus de mal que la mort ». Ça met l’ambiance.
L’histoire débute dans les bas-fonds de Hong Kong, où un tueur en série fétichiste viole et démembre des femmes, avant d’abandonner des morceaux de corps un peu partout.
En soi, rien d’étonnant. Les rues sont couvertes d’ordures, pires que lors d’une grève des éboueurs. La pluie incessante les fait remonter, les déchets naviguent de caniveau en caniveau. Comme des rats, les junkies, les sans-domiciles, et autres errants vivotent en les collectant. La loi du silence. Les vols. Les rues étroites cachent tout ce qu’il y a de pire.
Un jeune flic qui a mal aux dents se voit imposer en binôme un vieux flic ravagé par la vie. Celui qui a tellement l’habitude du terrain qu’il est capable de différencier au nez les nuances de merde.
Pourquoi voir ce film ?
Pour les images en noir et blanc, aussi curieuses que somptueuses. Au début, elles noient tous les détails, on a du mal à saisir dans les amas de la décharge les objets qui la constituent, avant de réaliser qu’il s’agit souvent d’individus, parfois endormis à même les sacs poubelles, parfois des cadavres laissés dans l’indifférence générale. Plus le film passe et plus on parvient à comprendre la composition des images, brouillées par cette pluie qui ne lave rien.
Côté scénario, le film est construit entièrement sur un paradoxe. L’agent sénior Cham serait prêt à tout pour sauver les femmes de ce tueur en série. Mais il y a une femme, Wong To, qu’il rêverait de voir morte. Leurs chemins ne vont cesser de se croiser. Cham va être déchiré par ses pulsions.
Les images violentes sont montrées presque sans interruption. Le réalisateur ne coupe pas les scènes malaisantes. Le seul qui découpe tantôt ici, c’est notre tueur en série fétichiste psychopathe. (coucou de la main gauche.)
Tous les personnages semblent souffrir d’une sorte de folie collective, à l’image de cette rage de dents du jeune flic. Une rage humaine.
Est-ce réellement notre monde que le réalisateur dépeint ? Est-ce un univers fictif ? Ou plutôt un entre-deux, symbolisé par les limbes. Là où vont attendre les âmes des justes, avant de parvenir à la rédemption. Cham n’est pas mauvais, mais il doit apprendre à pardonner. Wong To n’est pas mauvaise, mais elle doit réparer une faute. Ils sont dans une phase de transition.
Il est difficile de se positionner, eu égard à la dureté de ce film. Quelque fois, on se dit que des ellipses n’auraient pas fait de mal, pour les scènes les plus terribles. Pour autant, on peut aussi saluer une volonté de ne pas détourner le regard, face à l’horreur. Limbo va au bout de ses idées, quand les autres polars contemporains deviennent de plus en plus sages. N’est-ce pas le cœur chaud et palpitant du film noir, qui bat au travers de ce film ?
Le polar n’est pas mort. Pas vivant non plus. Il est dans les limbes.
Ce sera probablement une des séances les plus impressionnantes de l’année. Sortie dans les salles annoncée pour le 21 juin prochain. Si vous aimez les belles photographies, le noir et blanc, les histoires sombres et que l’horreur ne vous fait pas peur, allez-y. (Sinon, allez-y quand même, mais fermez les yeux de temps en temps. ^^)
Retrouvez les précédentes chroniques du Reims Polar 2023 :
#02 – Dernière nuit à Milan de Andrea Di Stefano
#03 – About Kim Sohee de July Jung
#04 – Master Gardener de Paul Schrader
