Film : La Vallée du bonheur de Francis Ford Coppola

D’après un scénario d’E.Y. Harburg et Fred Saidy, d’après la comédie musicale Finian’s Rainbow

Le farfadet irlandais : un rendez-vous au pied de l’arc-en-ciel

Chers amishs, je vous propose aujourd’huish un peu de fantaisish pour enjouer nos esprishs.

C’est que les temps sont moroses, paraît-il. Alors, pour une fois, voici un film de monstre fort joyeux, avec de la danse, du chant, et des gags comiques fleurant bon les années 60.

Vous aussi, vous finirez par causer le farfadet, après.

* * * * *

La Vallée du Bonheur, c’est… un genre de foutoir indescriptible, sorti dans tous les cinémas américains en octobre 1968.

Ce même mois, le garde du corps d’Alain Delon venait d’être retrouvé assassiné dans une décharge des Yvelines. Jacques Chancel présentait la première de Radioscopie sur France Inter. La Guinée Équatoriale devenait une nation indépendante. Et Tommie Smith remportait le 200 mètres aux Jeux olympiques. C’était également le mois du premier concert des Pink Floyd au théâtre du 8e, à Lyon.

Voilà, bienvenue dans le passé. Ne me remerciez pas. Cet article est sponsorisé par le leader mondial des voyages dans le temps.

La Vallée du Bonheur… C’est surtout un film exceptionnel, regroupant cinq personnalités géniales :

  • À la réalisation, Francis Ford Coppola, à qui on doit entre autres d’Apocalypse Now, Cotton Club, le Parrain, Dracula… cinq fois récompensé aux oscars. Un poids lourd du cinéma.

  • Aux jeux de jambes, nous retrouvons Fred Astaire. La Vallée du Bonheur a été son dernier film musical, peu avant qu’il prenne sa retraite d’acteur. À 69 ans, l’âge des claquettes lui est passé, mais il en a encore sous la talonnette.

  • Au micro et dans le rôle principal féminin, accueillons Petula Clark. Oui, ce n’est pas une blague. La chanteuse de La Gadoue (et ce n’est pas son meilleur tube, mais tout le monde la connaît pour ça…) crève véritablement l’écran. Et si vous n’aimez pas Petula Clark, après ce film, vous changerez d’avis sur elle.

  •  Dans le rôle du personnage comique taré, nous retrouvons Tommy Steele, célèbre chanteur de rock’n’roll, légende vivante chez les anglophones. Imaginez si Johnny Hallyday interprétait Casimir. Ben, là, c’est Tommy Steele version farfadet, le choc, quoi !

  • Si je vous dis qu’en plus, Georges Lucas faisait son stage de troisième sur ce plateau de tournage…

Vous voyez le cocktail.

Cela aurait pu donner une version music-hall du Parrain. Ou une version gadouilleuse de Dracula, avec Fred Astaire dans le rôle du vampire. Ou Jar Jar Binks courant avec une marmite d’or dans les bras sur une verte prairie. Avec une bande-son Singing the blues… Mais non… de ce curieux creuset est sortie La Vallée du bonheur.

L’histoire à priori toute simple est aussi fourbe qu’un chat jouant avec une pelote de laine. Vous pensez avoir tout compris, et dix minutes plus tard, vous avez un pull détricoté qui s’étale de la cuisine au salon. Voyez par vous-même :  

« Un Irlandais et sa fille viennent s’installer dans la Vallée du Bonheur pour y enterrer un chaudron magique. L’idée ? La Vallée du Bonheur est proche de Fort Knox, la plus grande banque américaine. C’est donc un endroit idéal pour y planter de l’or et récolter la moisson… Cependant, le farfadet propriétaire du chaudron va tenter de le récupérer, car il s’agit de son passeport pour entrer dans le pays merveilleux des fées. De plus, le sénateur raciste du canton apprend l’existence du filon et décide de faire expulser la population noire jusqu’à trouver le chaudron. Et puis Sharon, la fille de l’Irlandais, tombe amoureuse de Woody, planteur de tabac, qui a une sœur muette, qui elle va tomber amoureuse d’Og le farfadet et… »

Et oui. Je vous avais prévenu, ce scénario est complètement délirant.

Pour y voir plus clair, nous avons trois intrigues entremêlées :

  • L’histoire du chaudron magique et des trois vœux à réaliser.

  • L’histoire de Sharon (Petula Clark) et de son amoureux qui n’est pas bien décidé à l’épouser. Une histoire d’amour classique, en somme.

  •  L’histoire du sénateur raciste à qui on va expliquer par un blackface d’une autre époque que la couleur n’a aucune importance.

Pour comprendre comment Coppola a pu se lancer dans un défi pareil, il faut savoir qu’à l’origine, la Vallée du Bonheur est une comédie musicale.

Nommée « L’arc-en-ciel de Finian » (Finian’s Rainbow), elle s’est jouée à Broadway de 1947 à 1948. Malgré quelques récompenses, elle fut vite oubliée, bien que régulièrement ressortie du placard… Des reprises ont été effectuées en 1955, 1960 et plus récemment en 2010.

L’intrigue de la comédie musicale est quasi la même que celle du film avec quelques extrapolations pour aborder le thème du racisme et pour accorder une plus grande place à Fred Astaire. Les chansons originelles ont toutes été retravaillées.

Dès 1948, la MGM était intéressée pour acheter les droits et adapter la comédie musicale en film, mais cela ne s’est pas fait, le propriétaire des droits ne voulant pas les céder à n’importe quel prix. Ensuite, cela a été compliqué… Une entreprise allemande a souhaité se lancer avant d’abandonner. Puis en 1954, un film d’animation a commencé à être réalisé et la bande-son a d’ailleurs été enregistrée… avant que tout ne soit remisé de nouveau. En 1958, rebelote, malgré un accord sur l’équipe de production, le projet était avorté. En 1965, Harold Hecht a lui aussi acquis les droits, sans que rien ne se fasse.

Un film maudit ? Non, heureusement en 1966, Warner Bros a enfin démarré le tournage après presque vingt ans de tergiversations.

Jadis, les films musicaux très souvent adaptés des pièces de Broadway attiraient de nombreux spectateurs et cumulaient les prix et récompenses en festival. Ainsi, en 1961, tout le monde se souvient de West Side Story (qui va d’ailleurs connaître prochainement un remake réalisé par Steven Spielberg), en 1965, My Fair Lady recevait l’Oscar du meilleur film, suivi en 1966 par La Mélodie du bonheur.

Francis Ford Coppola savait donc ne pas prendre de risques en acceptant ce projet : Film musical + Fred Astaire + Petula Clark + Tommy Steele, cela suffisait pour surfer sur la vague et gagner une place sérieuse au box-office.

Cependant, tout n’a pas été simple même une fois le contrat signé. Il a fallu façonner le décor, un vrai village a été construit pour les besoins du tournage, avec école, magasin général, bureau de poste, maisons, granges, voie ferrée… Mais Fred Astaire, aussi génial soit-il, a eu du mal à se faire aux nouvelles techniques de tournage hors studio. Taper des pieds dans de la bouse de vache, cela ne lui était pas folichon, lui qui préférait les parquets craquant sous les souliers vernis.

Il a eu gain de cause : la majeure partie du film a fini par être tournée en studio, créant des contrastes étranges entre les parties intérieures et les parties extérieures. Exit la verte prairie, retour aux vieilles toiles de fond peintes en aquarelle.

Petula Clark avait la méga trouille de danser avec Fred Astaire. Quant à lui, il flippait tout autant de chanter avec elle. Une équipe efficace, certes, mais avec une ambiance un peu tendue… À tel point que le chorégraphe Hermes Pan, ami de longue date d’Astaire, a été licencié en cours de route. Clark, dans ses interviews ultérieures, a précisé qu’heureusement, ils avaient une solution pour se relaxer. En plein boom du Flower Power, une bonne partie de la distribution pratiquait la marijuana.

Cela, peut-être, permet d’expliquer pourquoi tout est si déjanté et verdoyant…

Je vais reposer une fois encore la question. Un film maudit ?

Malgré tous les efforts de Coppola et un alignement des planètes favorables, les spectateurs n’ont pas été au rendez-vous. Enfin si… il y a eu des tas d’entrées, un petit succès, mais le film n’a pas eu les récompenses espérées et s’est fait voler plusieurs prix par Oliver, une autre comédie musicale basée sur notre londonien Oliver Twist.

Les critiques ont jugé à l’époque la réalisation vieillotte, se désolant de l’âge de Fred Astaire, et La Vallée du bonheur a même été qualifiée de, ô horreur… « terriblement déprimante ».

Et puis, des voix dissonantes se sont élevées (dont je me fais le lointain écho) voulant restituer à ce film gloire et noblesse.

La Vallée du bonheur est excellent pour peu qu’on accroche à son univers délirant, il donne une certaine patate capable de vous faire affronter tous les temps de crise de ce monde. Oui, je vous jure, ça fait deux jours que je chantonne dans mon jardin, espérant croiser un arc-en-ciel.

Time Out London a pour sa part dit qu’il s’agissait d’une comédie musicale grandement sous-estimée, la meilleure des comédies musicales modernes dans la tradition de Minelli et de la MGM.

Ce film est d’ailleurs le film préféré des frères Coen. Si, si.

Qu’est-ce qui fait de La Vallée de Bonheur un titre si original, pris dans son contexte d’époque ?

Eh bien, pour ceux qui connaissent un peu les comédies musicales, celle-ci sort du genre en offrant des airs du registre jazz et gospel. Peu de duos, mais de très belles chansons en chorale (interprétées par les Ken Darby Singers). Peu de tap dance, mais quelques pas de danse classique et contemporaine. Là où nous trouvons le plus souvent un triangle amoureux, le film propose une histoire plus humaine et ouverte sur le monde et son actualité.

Nous y parlons beaucoup du racisme. La critique du roman et film Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell est clairement explicite. Il n’est plus question de tolérer l’esclavagisme. Ce « bon vieux temps », fantasme encore de trop nombreux Américains n’est plus acceptable. C’est un grand coup de tatane dans la fourmilière des mentalités.

Un remède à la bêtise : la loi du Talion. Celui qui déteste les personnes noires sera condamné à en devenir une et vive la sorcellerie !

C’est ce qui va arriver à l’exécrable sénateur. Un des sorts de la vasque magique va être employé pour le transformer en Afro-Américain, ce qui représente pour lui un condensé de ses pires cauchemars. Lorsque le sénateur va tenter de retourner chez lui, dans sa villa, la peau aussi noire que le ciel de Belgique au printemps, son chien va le poursuivre et l’obliger à errer dans les bois. Ce n’est qu’en acceptant de changer de mentalité que le sénateur va se découvrir une âme bonne pour être en paix avec ses prochains. Il finira – ô joyeux cliché – chanteur d’un quatuor gospel.

Un film engagé, en quelque sorte, même si aujourd’hui, les moyens utilisés pour cette critique sociale pourraient être qualifiés de poussiéreux et de bon enfant. Je suis sûr que vous aussi, vous êtes en train de hausser du sourcil.

C’est certain que nous voyons de nos jours des scénarios beaucoup plus fins sur ce thème. Mais en 1968, la question de l’égalité entre les hommes était un sujet brûlant et très sensible. Rappelons que l’Amérique nageait alors en plein courant des Blacks Panthers et que les inégalités étaient légion.

Pour remettre dans le contexte, le discours « I have a dream » du pasteur Martin Luther King date du 28 août 1963. Il y avait alors un grand chemin à faire… La Vallée du bonheur est le premier pas maladroit d’une longue route que nous parcourons toujours.

Au-delà de cette page d’histoire… Le monstre du jour.

Ça tombe bien en plus, nous venons de fêter la Saint Patrick. Accueillons notre invité thématique : le farfadet irlandais, baptisé dans la langue de Cillian Murphy… le leipreachán.

Ou leprechaun, comme on veut. Mais quand on le prononce à la française, on dirait le nom d’une maladie vénérienne. Ça ne donne pas franchement envie.

Le farfadet irlandais, donc.

Je précise sa nationalité, car les farfadets existent concrètement dans de nombreuses régions du monde, y compris en France. (Un monstre pandémique, haha.) Il est préférable de savoir à qui on a affaire avant de lui ouvrir sa porte. 

En général, il est facile à identifier. Minuscule, barbu, grassouillet, avec un manteau et un chapeau, il consacre sa journée à fabriquer des chaussures, compter son or et jouer des tours. Ni vraiment bon, ni vraiment mauvais. Il appartient au petit peuple féerique, mais on dit de lui qu’il descendrait d’une « fée dégénérée ». (Vous comprenez pourquoi il a toujours l’air un peu vexé. C’est qu’il n’est pas sourd aux rumeurs…)

On le dit atypique, associable, bougon, grand amateur d’alambic et d’herbe à pipe… On dit qu’il possède un chaudron plein d’or caché au pied d’un arc-en-ciel : sa richesse proviendrait de tous les trésors enterrés et oubliés par les villageois qu’il aurait volés et rassemblés. On dit enfin qu’il vit dans les souterrains et les trous de lapin. C’est en quelque sorte l’ancêtre des nains et des hobbits du Seigneur des Anneaux et des gobelins de l’univers Harry Potter.  

Jusqu’en 1900 environ, le farfadet était habillé de rouge, mais au siècle suivant, par un curieux relooking nationaliste, nous le retrouvons habillé de vert. (Allez comprendre, le Père Noël a connu exactement le traitement inverse.) Il existe aussi des modes régionales : le farfadet du Kerry a une veste découpée avec sept rangées de sept boutons sur le devant. Le farfadet de Tipperary porte une veste rouge antique avec une casquette de jockey et une épée, et il y en a encore d’autres, des gros, des gras, des avec un chapeau pointu ou à trois pointes ou un chapeau à l’ancienne…

Si jamais vous l’enquiquinez, le farfadet vous accordera trois vœux, précisant que cela ne vous apportera que « laaaarmes et ténèèèbres ». C’est un bon résumé. Le farfadet est menteur de première. Le plus souvent, le temps pour vous de peser le pour et le contre, il vous filera entre les doigts.

Dans La Vallée du bonheur, notre farfadet sort un peu de l’ordinaire dans la mesure où il explique que si les trois vœux sont réalisés, il se retrouvera coincé en humain, le chaudron perdant alors tout pouvoir magique. Loin d’être acariâtre, il est plutôt coureur de jupons et volage, limite prêt à embrasser toutes les filles sur sa route. Cet aspect stalker assez bizarre se justifie par le fait qu’il « s’humanise » au fur et à mesure des souhaits exaucés, ce qui lui fait goûter les plaisirs de l’amour. Pauvre de lui, il paraît qu’au pays des fées, personne n’embrasse jamais personne.

« Des idées très érotish dans mon esprit lubrish… » nous chante Tommy Steele. Hum… On va dire qu’il est quand même un peu particulier. Tous les farfadets ne sont pas comme ça.

La première évocation du leprechaun remonte au conte médiéval nommé « Aventure de Fergus, fils de Léti » dans lequel, Fergus, roi d’Ulster se retrouve capturé par trois farfadets lors d’une sieste sur la plage, qu’il va réussir à attraper à son tour avant d’être noyé.

Le farfadet traditionnel est devenu, on ne sait trop comment, un symbole de l’Irlande dans toutes les brochures touristiques, à grand renfort de trèfles à quatre feuilles. Je crois que c’est la faute à un stagiaire de troisième, là encore… (Et cette fois, ce n’était pas Georges Lucas.)

Les Irlandais voient ça parfois avec humour, parfois avec rancœur, mais le plus souvent — et comme toujours — avec philosophie. Certains s’y sont bien adaptés, se réappropriant notre farfadet en mascottes des clubs sportifs, ou encore, sur les boîtes de céréales.

Il existe à Dublin en République d’Irlande le musée national du leprechaun où vous pourrez vous faire photographier, si le cœur vous en dit, avec un grand chapeau vert sur le crâne et une fausse barbe rousse, après avoir visité des salles géantes dans lesquelles vous vous sentirez tout petit.

Si vous aimez les films d’horreur popcorn, évidemment, vous pouvez regarder Leprechaun, réalisé par Marc Jones avec Warwick Davis. (Qui dans Harry Potter incarne à la fois le professeur Flitwick et le gobelin Gripsec. On le connaît tous sans le savoir, potentiellement.)

Par contre, si vous appréciez les comédies musicales, les légendes anglophones et les prairies vallonnées, je ne peux que vous conseiller Brigadoon de Minnelli. Plus sage, moins déjanté, mais avec Gene Kelly.

En attendant, si vous croisez un arc-en-ciel… prévenez-moi.

Il paraît que quelqu’un a laissé un chaudron là-bas, du côté de Glocca Mora… Ça m’intéresse.

Sources : Wikipédia, Allociné (mais pas trop pour une fois), et Guide-irlande.com

5 commentaires sur « Film : La Vallée du bonheur de Francis Ford Coppola »

  1. Hey, sympa, ce petit voyage dans le temps ! Je ne suis pas une grande fan des comédies musicales, pourtant, j’ai trouvé cet article très intéressant ! Allez, je vais guetter les arc en ciels à mon tour ! ^^

    Aimé par 1 personne

    1. Le maniaque à la hache, ça aurait pu ! D’ailleurs, le farfadet m’a bien fait flipper, quand il commence à courir après toutes les filles, yeux exorbités, écume aux lèvres, en mode Walking Dead. =D

      Blague à part, il est mieux que Brigadoon à choisir… Brigadoon, je l’avais trouvé un poil chiant. Celui-là, il est dynamique de bout en bout et les musiques sont entêtantes.

      Aimé par 1 personne

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