Film : Invisible Man de Leigh Whannell

D’après l’œuvre de H. G. Wells

L’homme invisible : peut-on avoir peur de rien ?

Le concept de l’homme invisible est un peu vieux comme le monde. Quel gamin n’a jamais eu d’ami imaginaire avec qui jouer ? Quel apprenti cinéaste n’a jamais créé une histoire d’objets qui bougent tout seuls, à coup de plans coupés et de poussiéreux trucages ? L’homme invisible, on en a tous une version dans nos têtes. On le conçoit justicier ou psychopathe. On le conçoit très très facilement puisque eh ! On ne le voit pas. Dans ces conditions, le fantasme est libre.

S’attaquer à ce mythe constitue donc un véritable défi.  

Surfant sur la vague des #metoo, Leigh Whannell décide de nous en proposer une nouvelle adaptation horrifique. Et si l’homme invisible était un Roméo possessif et étouffant ?  

* * * * *

En entrant dans la salle de cinoche, quelques spectateurs plaisantaient sur l’intérêt de voir un film consacré à un personnage invisible. À quoi pouvait-on s’attendre ? À un non-film absurde ? L’homme invisible serait-il comme un chat de Schrödinger : mi-présent, mi-absent ?

Autrement dit, allait-on apercevoir quelque chose ?

Pour moi qui n’avais pas voulu regarder la bande-annonce, la surprise était totale.

Histoire de vous éclairer quelque peu, je vais donc commencer par vous raconter brièvement, les premières minutes de ce film.

Lumière éteinte, l’écran s’allume… Des vagues frappent la falaise. Dézoom, pano vers le haut, rezoom, nous observons une maison isolée bâtie au bord du vide, puis nous entrons à l’intérieur jusqu’à nous faufiler dans la chambre à coucher. Dans un premier temps, l’homme invisible, c’est nous.

Et puis arrivent en scène Roméo et Juliette. (En vrai, je vous rassure, ils ont d’autres prénoms.) 

L’héroïne (Elisabeth Moss) et l’antagoniste (« Oh… mais on le voit alors ? »)

Juliette est une femme malheureuse qui cherche par tout moyen à échapper à son compagnon. Dès la première séquence, nous la voyons s’enfuir de chez elle, débranchant caméras et alarmes, enjambant la muraille du bunker pour courir avec son sac à dos sur la grande route. Roméo tente désespérément de la rattraper, mais comme il faut un début à toute histoire, Juliette parvient temporairement à se sauver.

Séquence suivante : Juliette, planquée chez des copains policiers déballe toutes ses misères : violences physiques, violences sexuelles mais surtout manipulations mentales. Mais quel salaud ce Roméo ! À fond dans le pathos, si vous voulez en rajouter une couche, n’hésitez pas, c’est open-bar. Il y a une promo sur les mouchoirs. Pendant que Juliette réapprend à vivre, Roméo se meurt d’amour et crac, se suicide. Juliette jubile et hérite d’une grosse somme d’argent. C’est la fiesta, Juliette et ses amis sortent le mousseux.   

Malheureusement, une fois l’allégresse dissipée et l’ivresse un rien consommée, Juliette constate que Roméo est toujours là, quelque part. Elle le sent. Qu’il soit décédé n’est pas une excuse, puisqu’elle vous le dit.

Ainsi démarre une énième interprétation du roman de Wells, avec un pitch qui promettait d’être sympa, et qui s’est un brin perdu en route.

Le critique Première annonce à ce sujet : « Leigh Whannell “upgrade” le mythe de l’homme invisible pour en tirer une fable post-MeToo. L’idée est maligne mais le résultat plutôt convenu. »

Malheureusement, je rejoins l’avis général lu un peu partout. Pas de quoi défricher la moumoute à un canard : ce film n’est pas une réussite.

Je pourrais le décrier presque pour les mêmes raisons que Les Traducteurs de Roinsard (trop de twists tuent le twist, personnages superficiels, des effets à l’écran ratés, un jeu d’acteur peu convaincant, une bande-son ultra chiante, une morale finale plus que douteuse…) mais plutôt que de vous refaire une longue diatribe sur ce qui m’a déplu, je vous propose de valoriser malgré tout ce film.

Pourquoi ?

Eh bien, parce qu’il a quelques qualités quand même, en grattant un peu. Et parce que j’admets volontiers qu’il y a du bon dans chaque navet. C’est le principe du pot au feu.

Le critique CinemaTeaser, par exemple, raconte à sa sortie de séance : « La conclusion du film, hâtive en matière de psychologie et de caractérisation des personnages, nous a laissés dubitatifs, mais rien qui n’entache notre admiration pour le talent du réalisateur pour le storytelling visuel, sa maîtrise des codes du suspense et son savoir-faire pour en jouer. »

Je me suis demandé si on avait vu le même film, quand même. Mais à priori, oui. Donc… Exercice du jour… dire du bien d’un film que je n’ai pas aimé.

Ce qui est positif dans Invisible Man de Leigh Whannell

Incontestablement, le pitch est intéressant. L’homme invisible, on en connaissait toutes sortes de variantes, mais rarement une version stalker de jeunes filles. J’aime l’idée d’avoir un antagoniste avec un super pouvoir qui dépasse complètement l’entendement et qui paraît au premier coup d’œil, invulnérable. C’est un terreau fertile pour tout film horrifique. Nous avons donc, servi en tapas, un monstre puissant.

Le contexte est moderne. Il s’inscrit (un peu facilement, certes) sur un débat actuel, qui est la lutte pour les droits des femmes et contre les violences que leur infligent les hommes. De prime abord, ce film pourrait être l’étendard battant d’une tripotée de guerrières émancipées. Et c’est bien. Parler du droit des femmes, dans une certaine proportion, demeure utile et nécessaire. (Mais respecter les droits des femmes plutôt que d’en causer, c’est encore mieux.)

L’âme de Femen qui sommeille sous ma blouse de monstrothécaire approuve ce film.

Cependant, le personnage féminin de Juliette est contrasté. Dans un premier temps, Dark Juliette (portée à l’écran par Elisabeth Moss, à fond dans son rôle) cache bien son jeu. Une fois dissipé son petit minois de victime, nous réalisons que tout n’est pas si simple et qu’elle peut être à son tour une jolie saloperie. Roméo est-il coupable ou innocent ? Jusqu’au générique, le doute subsiste.

Pour les adeptes des fins fermées, Invisible Man répondra à l’ensemble de vos questions.

(Par contre, pour les incohérences scénaristiques, vous pouvez vous asseoir dessus. Rien ne les sauve.)

Passé un premier tiers du film noyé dans l’irrationalité (Mais comment fait-il ?), Invisible Man nous propose une explication originale sur la monstruosité de l’antagoniste. 

Pour une fois, nulle exposition à des rayons gammas, formules magiques, charges nucléaires, ovnis d’un autre monde… L’homme invisible est invisible parce qu’il le souhaite. Roméo le scientifique a découvert un moyen technique et cohérent de passer en mode furtif à son gré. Quelque part, cet aspect science-fiction fait du bien et rattrape quelque peu les jump-scare ratés.

S’agissant du traitement scénaristique, il existe une réflexion sympathique sur la peur de la peur. Après tout, nous ne voyons rien. Un gros plan sur un fauteuil vide, ça n’a rien d’effrayant, même lorsqu’en contrechamp, votre héroïne tire une tronche pas possible. Comment savoir, après tout, si Juliette n’est pas un peu tarée ?

La composition des images est relativement chiadée. Nous retrouvons beaucoup de symboles plus ou moins cachés. Il y a par exemple un travail important sur les lignes verticales et horizontales, afin de créer une impression d’emprisonnement. Ça tombe bien, Juliette du film est architecte. Les lignes, on peut dire que ça lui parle. Dans presque toutes les scènes, vous pouvez observer en arrière-fond des cadres de porte, de fenêtre, des tableaux cubistes, des rayons de bibliothèques (avec des volumes noirs bien épais et bien lourds), des carrelages, échelles… ça va même jusqu’au pyjama en tartan écossais d’un des personnages.

De même nous pouvons voir des plans intéressants, où l’héroïne se place toute petite entre deux adversaires. Ou encore désespérée, agenouillée à terre, cherchant à appeler les secours en vain. Et à côté d’elle, une grosse pancarte « Pour joindre la police, composez le… » Des doubles sens, le film en regorge. Et ça, j’avoue, c’est beau.

D’ailleurs le patronyme de notre Roméo, c’est Griffin. Adrian Griffin. Tous les hommes invisibles portent depuis la nuit des temps ce sobriquet. Si ça, c’est pas du clin d’œil appuyé ! 

Côté musique enfin, rangez les binious de la Saint Patrick, ce film vous offre deux heures de quasi-silence. (Avec quelques coups d’archet et des notes de piano quand vous êtes censés angoisser quand même) Moi ça ne m’a pas plu. Déjà qu’on me sert un méchant invisible, en plus de cela, j’ai une bande-son inaudible. Maiiis, je conçois que ce style sonore minimaliste peut aussi avoir du charme.

Benjamin WallFisch, compositeur interrogé sur le sujet, a d’ailleurs déclaré : « “Il s’agissait d’utiliser les silences par souci de rythme si bien que, lorsqu’on entend de la musique, les sonorités prennent un relief très particulier. On croit qu’on va entendre la musique, mais elle ne vient pas — comme un écho à la présence invisible d’Adrian Griffin. »  (Secrets de tournage — Allociné)

Bon voilà, je crois que j’ai été assez courtois comme ça.

Monstre ! Un siècle d’homme invisible

Je profite évidemment de la séance du jour pour faire un petit débriefing sur tout ce qui existe. Et on peut dire que c’est un monstre fourni. Platon nous en parlait déjà, il y a fort longtemps, avec son anneau de Gygès.

Mais L’Homme Invisible, c’est avant tout un roman SF de H. G. Wells, datant de 1987. Dans lequel, un scientifique albinos (mais pourquoi ?) découvre une formule magique qu’il utilise sur lui (après l’avoir testé sur le chat de la voisine) pour fuir ses créanciers. Peu à peu, il sombre dans la folie et la criminalité, allant jusqu’à se déclarer Invisible 1er, maître de son propre royaume. Comme beaucoup de rois, il finira lynché par les villageois.

Et pour être honnête, cette histoire n’est pas si différente que cela du Dr Jekyll et Mister Hyde de Stevenson. Enfin… Sauf que Mister Hyde n’était pas invisible lui. Mais ça s’en rapproche. Un jour, je m’expliquerai.

En tout cas, très vite, l’homme invisible a déchaîné des passions, à tel point que Jules Verne s’en est inspiré pour son livre Le Secret de Wilhelm Storitz paru en 1910.

Dès 1909 sortira le premier film consacré à ce monstre : Le Voleur invisible, film muet de Segundo de Chomón, réalisateur espagnol.

Puis en 1933, le roman de Wells sera adapté à l’écran par James Whale sous le titre The Invisible man. Gros succès au box-office, il se placera juste après King Kong. Une suite en sera même tournée en 1940 : Le Retour de l’homme invisible.

En 1940 paraîtra également La Femme invisible. (Pas de jaloux) Sans rapport avec les deux précédents volets, ce film raconte l’histoire du cobaye du professeur, une mannequin toute mignonne qui pense sincèrement qu’être invisible l’aidera dans la vie. Sauf que trois bandits malfamés vont vouloir kidnapper la machine infernale pour la retourner contre le professeur. Évidemment, femme invisible ne se laissera pas faire…

En 1942, on sent que le contexte international commence à peser sur les nerfs. Nous sommes en pleine seconde guerre mondiale et les Américains produisent un nouveau film : L’agent invisible contre la Gestapo. (Ce n’est pas une blague.) Bien que toujours classé dans le registre de l’horreur, il s’agit de notre premier homme invisible philanthropique luttant avec les Alliés pour sauver les USA…

En 1944 sort ensuite au cinéma La Vengeance de l’homme invisible.

L’après-guerre marque le retour à une certaine légèreté. Et l’homme invisible, par un beau matin du printemps 1951, décida de devenir comique. Deux nigauds contre l’homme invisible de Charles Lamont offre à notre joyeux monstre un renouveau burlesque.

1960 : L’incroyable homme invisible. Un incroyable film de zombies, allez savoir pourquoi.

1962 : Les Allemands s’y mettent à leur tour avec l’Invisible docteur Mabuse de Harald Reinl. Et il s’agit pour la première véritable fois d’un policier, crossover entre l’univers de Wells et l’univers Norbert Jacques, auteur du roman le Docteur Mabuse. Le Docteur Mabuse fait partie des grands méchants de l’art. Il est l’ancêtre, par exemple, de notre Fantômas français.

1964 : La Vie amoureuse de l’homme invisible, une production franco-espagnole sombrée plus ou moins vite dans l’oubli. (Enfin, comme le Titanic a sombré plus ou moins vite entre deux continents.) Ce film remixe en quelques sortes notre bon vieil homme invisible avec le mythe de Nosferatu/Dracula. Comprendre : grand château hanté, fête des voisins, regrets. 

1972 : Pas vu pas pris, quand Walt Disney s’attaque à la légende… Avec un adolescent qui trouve une formule propice pour rendre ses vêtements invisibles. (Petit joueur ! Il triche !)

1984 : Les Soviétiques contre-attaquent. (Non ce n’est pas le titre.) Человек-невидимка repart aux origines du roman de Wells, tout en le modifiant quelque peu. Et pour la première fois, notre homme invisible devient une victime des circonstances, cherchant à prouver son innocence.

1992 sonne l’heure de John Carpenter (The Thing, Halloween) avec Memoirs of an Invisible Man.

2000 et 2006, nous avons Hollow Man et Hollow Man 2, l’homme sans ombre. (Ce qui n’est pas tout à fait logique en soi, même invisible, il peut avoir une ombre… Enfin bref.) Deux films d’horreur dans lesquels l’homme invisible se transforme en un sordide violeur. (dans le volet n°1, en tout cas.) Ça commence à s’approcher de notre récent Invisible Man…

À noter en 2003 également un passage éclair de l’homme invisible parmi les membres de la Ligue des Gentlemen extraordinaires de Stephen Norrington, film fantastique gentillet rediffusé régulièrement à la télé.

2014, le cinéma italien s’y met à son tour avec une fable sympathique Le Garçon invisible. Un gone persécuté à l’école découvre une formule d’invisibilité, avant de partir à la rencontre de son père. C’est le dernier homme invisible qui paraîtra avant une paire d’années.

Côté TV : cinq séries. 1959, 1975, 1976, 1984 et 2000.  

L’homme invisible y devient tour à tour détective privé, plongeur, cambrioleur, espion…

Une déduction à tout cela : dans les formats longs, l’homme invisible est majoritairement un être détestable, assassin et cible à abattre. Dans les formats courts cependant, et afin de gagner l’empathie du spectateur, l’homme invisible se transforme en héros.

Avec Invisible Man version 2020, Leigh Whannell réchauffe notre monstre oublié depuis quasiment une décennie.

Mais est-ce pour autant un film à voir ? (hu-hu.)

À vous de me dire.     

Sources : Allociné, Wikipédia, un article Le Film du Jour et enfin une chronique du Point Pop « l’homme invisible, cinq visions du mythe ». Les photos sont Copyright 2020 Universal Pictures. All Rights Reserved.

4 commentaires sur « Film : Invisible Man de Leigh Whannell »

  1. Et bien, ça en fait un paquet de fictions sur un personnage qu’on ne peut pas voir !
    Comme toujours. Article super bien documenté et sans langue de bois. Chouette (mais je n’irai pas voir le film ! ;))!

    Aimé par 1 personne

    1. Tu ne perds rien. ^^ Ce n’est ni un bon film d’horreur, ni un bon thriller, ni un bon film de science-fiction. Et à la fin, tu as envie de secouer le scénariste comme un prunier parce qu’il te flingue le dénouement avec un twist pourri.

      Par contre, j’essaierai bien de me regarder les premiers Homme Invisible. Le monstre m’intéresse toujours autant.

      J'aime

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